Les pièges de la concurrence…

Interview de... Sylvain Broccholichi
dimanche 3 avril 2011  |  par  ÉÉ Revue  | 

Sylvain Broccolichi est sociologue, maître de conférences à l’université d’Artois et chercheur au laboratoire RECIFES (Recherches en Éducation Compétences Interactions Formations Éthique Savoirs). Il est co-auteur de l’ouvrage Ecole : les pièges de la concurrence, comprendre le déclin de l’école française paru en septembre 2010 aux éditions La Découverte.

EE : Au début de votre ouvrage, vous rappelez que, malgré l’idéal républicain, le système éducatif français n’a jamais réellement été égalitaire...

Sylvain Broccolichi : L’écart est en effet resté considérable entre cet idéal et la réalité des conditions d’accès aux savoirs scolaires selon les milieux sociaux. Mais loin de nous borner à pointer cette persistance des inégalités scolaires, nous avons cherché à mettre en lumière des variations géographiques, et d’abord historiques de ces inégalités afin de nourrir la réflexion sur le sujet. Au début du premier chapitre j’ai cru bon de souligner les enjeux fondamentaux attachés au projet d’abolition des privilèges d’instruction, tel qu’il a été formulé en premier lieu par Condorcet : développer les connaissances, la compréhension du monde et les facultés critiques de tous les futurs citoyens, quelle que soit leur origine sociale. Car c’est l’essence même de la démocratie qui est en jeu dans ce projet. D’indéniables progrès ont eu lieu depuis le XVIII° siècle, mais avec la crise économique et le développement des logiques néolibérales dans tous les secteurs de la société, on constate maintenant des régressions et un regain d’inégalités d’accès aux savoirs. La communication gouvernementale tente de l’occulter, y compris en empêchant la publication de certains résultats des comparaisons internationales (le gouvernement français use de ce droit de véto plus qu’aucun autre dans le programme PISA), mais une même tendance très nette et très négative ressort tout de même des travaux effectués sur le sujet : une forte recrudescence des scores très faibles, principalement dans les milieux socialement défavorisés, depuis au moins une décennie. La France est ainsi devenue un des pays développés où les inégalités d’accès aux savoirs sont les plus marquées. Notre livre s’attache à préciser où (à l’intérieur de la France) et pourquoi.

EE : En quoi les réformes libérales du système scolaire (évaluations, palmarès, assouplissement de la carte scolaire...) amplifient les inégalités et produisent plus d’échec ?

S.B. : Ces évolutions négatives résultent de réactions en chaîne faisant intervenir les ségrégations, l’inquiétude des parents, le zapping scolaire et la démoralisation des professionnels scolaires… En France, comme dans plusieurs autres pays européens, on observe une accentuation des politiques visant à instituer la concurrence comme principal mécanisme de pseudo-régulation, en s’inspirant de référentiels issus de l’économie marchande : performance, compétitivité, choix de l’usager… Parmi les évolutions en ce sens des dernières années en France, on peut relever l’affichage systématique des résultats des collèges au Diplôme National du Brevet, et la responsabilité accrue des parents d’élèves dans le choix de l’établissement.
Dans l’idéologie de la concurrence, cette responsabilisation est censée favoriser l’implication des familles et créer une émulation entre établissements, supposée elle aussi porteuse de progrès. Or nous avons trouvé au contraire bien plus de performances très basses dans les zones urbaines où s’étaient particulièrement développées les concurrences et les disparités entre établissements, notamment dans la région parisienne. Dans un prolongement récent de ce travail portant sur l’ensemble des grandes villes françaises, nous avons retrouvé ce lien négatif très net pour de nombreuses agglomérations comme celles de Lille, Marseille, Strasbourg, ou Reims par exemple. Les surcroîts d’échecs constatés dans ces territoires ségrégués s’avèrent très marqués dans les milieux les plus défavorisés culturellement, mais ils restent important aussi dans les couches sociales intermédiaires et affectent même (à un degré moindre) les enfants de cadres ou d’enseignants.
Il est difficile d’en résumer les raisons en quelques lignes. La hiérarchisation des établissements (et des classes) entre en résonnance avec la focalisation sur les notes et classements scolaires, qui conditionnent en effet très tôt l’accès aux « bons » établissements ou aux « bonnes classes » dans les territoires urbains où où la concurrence se développe. La ghettoïsation de certains établissements en est le contrecoup le plus visible. Mais les logiques de concurrence engendrent beaucoup d’autres perturbations liées notamment aux tensions associées à la discrimination entre les « bonnes classes » (destinées à attirer ou retenir les meilleurs élèves) et les autres classes, perçues comme des espaces de relégation. La hiérarchisation accrue des espaces scolaires et l’essor des pratiques d’évitement de l’établissement de secteur, surtout au niveau du collège, provoquent aussi plus de discontinuités éducatives et de déstabilisations d’élèves à l’arrivée dans de nouvelles classes. Loin d’améliorer la qualité des services éducatifs, la concurrence provoque des troubles cumulatifs : de plus en plus de parents veulent fuir leur établissement de secteur mais bien peu trouvent une solution satisfaisante à proximité de leur domicile, et la situation empire pour tous les autres.


Documents joints

Pages 26-27. Pièges de la concurrence.
Pages 26-27. Pièges de la concurrence.