Entretien avec Ugo Palheta, : La possibilité du fascisme en France aujourd’hui

lundi 11 mars 2019  |  par  École Émancipée  | 

Ugo Palheta est sociologue, maître de conférences à l’université de
Lille et chercheur au Cresppa-Csu et également directeur de
publication de la revue en ligne Contretemps et auteur de La
Domination scolaire (PUF, 2012). Il vient de publier La Possibilité du
fascisme (La Découverte). Dans le contexte de la montée des fascismes
à l’échelle internationale, nous l’interviewons sur la situation en
France.

-  Quelles sont les conditions de possibilité du fascisme ? Sont-elles réunies actuellement ?

Toute la démonstration que je tente dans ce livre pointe effectivement
dans ce sens, mais il faut préciser deux choses. Tout d’abord, on doit
distinguer les conditions de possibilité du fascisme (qui renvoient à
une période historique spécifique dans laquelle nous sommes entré-es)
des circonstances précises, conjoncturelles disons, dans lesquelles
les fascistes sont en capacité de conquérir le pouvoir
politique. L’une des choses qui caractérise notre temps, c’est la
crise d’hégémonie, autrement dit la crise de la capacité des
bourgeoisies à obtenir le consentement actif des populations à leur
ordre social et à construire politiquement leur domination. Les
fascistes peuvent l’emporter s’ils se sont montrés suffisamment
habiles pour conquérir une adhésion de masse (au moins électorale) et
si la crise d’hégémonie s’aiguise au point que la classe dominante (ou
certains secteurs de celle-ci), privée de représentant-es politiques
capables de stabiliser sa domination politique, pousse les fascistes
au pouvoir (par des alliances). C’est ce qui s’est passé pour
l’essentiel au Brésil : la classe dominante a rompu au début des
années 2010 le compromis qui la liait au Parti des travailleurs mais
n’a pas pu compter sur la droite conservatrice ou libérale, trop
impopulaire dans le pays pour prendre le relais ; elle s’est donc
tournée vers Bolsonaro. Nous ne sommes sans doute pas encore en France
à ce point de maturation de la crise politique, mais nul doute qu’avec
le déclin brutal du PS, la crise prolongée de la droite, la
carbonisation prématurée du macronisme et la difficulté à faire
émerger une nouvelle force politique à gauche, on s’approche d’un
moment potentiel de bascule : l’alternative est en passe de se
clarifier entre, d’un côté, le néofascisme et, de l’autre, ce que
Daniel Bensaïd nommait une « politique de l’opprimé ». Le second
point, c’est que la conquête du pouvoir politique par les fascistes,
seuls ou en alliance, ne signifie pas ipso facto la construction d’une
dictature fasciste . Pour cela, il faut encore qu’ils parviennent à
infliger une défaite de très grande ampleur à la gauche et aux
mouvements sociaux. Il n’y a donc aucune fatalité : ce qui décidera de
l’issue, c’est la lutte politique.

-  Comment les politiques néolibérales favorisent-elles cette
« possibilité » ?

En dégradant continûment les conditions d’existence des classes
populaires et en insécurisant des pans croissants des couches sociales
intermédiaires, le néolibéralisme a fini par briser le « compromis
social » sur lequel se fondait l’hégémonie bourgeoise. Ce compromis
avait été bâti après-guerre autour notamment d’une amélioration des
conditions d’existence de la majorité de la population. Il a été
progressivement rompu à partir des années 1980 en vue de rétablir les
taux de profits, et cela n’a pas manqué d’avoir des effets en termes
d’inégalités puisque les classes possédantes ont vu leurs niveaux de
revenus et de patrimoine progresser beaucoup plus vite que les revenus
et les patrimoines du reste de la population. La conséquence, ce n’est
pas une remise en cause immédiate et généralisée du capitalisme, mais
la mise en crise des médiations politiques et idéologiques qui
assuraient la stabilité de la domination capitaliste. Non seulement on
ne trouve plus aucun parti de masse capable de constituer un relais
entre l’État et la population mais les grandes idéologies qui
contribuaient à la politisation ordinaire (gaullisme, libéralisme,
socialisme, communisme) sont aussi en état de décomposition
avancée. Cette rupture des affiliations politiques et idéologiques a
ouvert un espace pour l’antipolitique néofasciste, qui se nourrit du
dégoût de la politique et l’amplifie plutôt qu’elle ne propose
véritablement une politique alternative, et cela pour une bonne
raison : les néofascistes n’ont pas d’autre projet que de perpétuer
l’ordre social existant en limitant drastiquement les libertés
publiques et les droits démocratiques fondamentaux, et en intensifiant
toutes les oppressions.

-  L’offensive nationaliste et raciste est-elle l’apanage de
l’extrême droite ?

Non, il est plus juste de concevoir le fascisme comme la tendance la
plus brutale et la plus brutalement raciste du nationalisme français
(celui-ci incluant des forces classées à gauche). On ne comprend rien
aux succès électoraux du FN, et à sa progression, si on ne met pas au
premier plan l’évolution des discours tenus et des politiques menées
par les gouvernements depuis les années 1980 sur les questions de
l’immigration et de l’islam, y compris les gouvernements « de
gauche ». Évidemment, le nationalisme xénophobe et le racisme ont une
histoire bien plus ancienne dans une vieille puissance impériale comme
la France : on sait combien le racisme colonial passait pour une
évidence et à quel point l’antisémitisme y était endémique durant la
première moitié du 20e siècle. Après la double décennie 1960-70,
marquée par des luttes sociales et politiques de grande ampleur, on a
vu un changement s’opérer à partir des années 1980, avec une
intensification dans les années 2000 (en lien avec la réaction
occidentale à l’attaque du 11 septembre 2001) puis dans les dernières
années (suite à l’instrumentalisation des attentats de 2015 et de la
prétendue « crise migratoire »). Les forces politiques dominantes
(mais aussi les grands médias) en sont venues à accorder une place
centrale aux questions de l’immigration et de l’islam mais surtout à
présenter systématiquement les immigré-es et les Musulman-es comme un
« problème » pour « l’identité nationale ». Si bien que le champ
politique français est de plus en plus structuré autour d’un clivage
national/racial qui ne dit pas son nom parce qu’il a été culturalisé :
aujourd’hui on exclut, discrimine, infériorise, stigmatise, etc., non
plus au nom d’une fantasmatique « inégalité des races » mais en
prenant prétexte d’une prétendue « incompatibilité des
cultures ». D’une certaine manière, le désastre fasciste est déjà là,
en pointillés, à travers l’intensification du racisme (notamment sous
la forme de l’islamophobie), la criminalisation de la pauvreté et des
mouvements sociaux, et le déni d’humanité, si manifeste dans les
politiques anti-migratoires. Mais les fascistes sont une
cristallisation politique et un facteur décisif d’amplification de ce
désastre, puisque leur projet consiste en son cœur à résoudre la crise
historique de nos sociétés par une double opération de purification
ethno-raciale et de purge politique du corps national.

- Comment conjurer le désastre ?

Vaste problème. Je dirais que la réponse tourne autour de ce
que, depuis les années 1920, on nomme le front unique : non pas
un front « républicain » intégrant toutes les forces
non-fascistes (y compris des forces bourgeoises) mais un front
de mouvements se situant sur le terrain de l’émancipation
sociale et politique ; non pas un front uniquement électoral
mais un front qui combine l’intervention dans les luttes et
dans les élections ; non pas un front strictement politique
mais un front s’étendant aux forces syndicales et associatives
 ; non pas un front simplement défensif (même si ces tâches, et
notamment l’autodéfense, doivent être revalorisées), mais un
front se donnant pour objectif la conquête du pouvoir politique
et une révolution sociale. Comme on le voit, cela suppose de
réarticuler des objectifs et des terrains généralement pensés
comme contradictoires parce qu’ils renvoient à des
organisations, des temporalités et des modes d’intervention
distincts : la rue et les urnes, le syndical et le politique,
les tâches défensives et les visées offensives, la bataille des
idées et le militantisme de terrain, etc. Or, une telle
réarticulation ne pourra s’opérer sans référence à un projet
et à un horizon commun de rupture avec le capitalisme, de
conquête d’une démocratie réelle et de lutte contre les
oppressions, en somme un projet communiste.

Propos recueillis par Cécile Ropiteaux


Navigation

Recherche par thème

118/342
40/342
51/342
342/342
81/342
64/342
23/342
26/342
104/342
20/342
64/342
245/342
218/342

Sites favoris


3 sites référencés dans ce secteur

Sur le Web