Brésil : dérive réactionnaire et menace fasciste

mardi 29 janvier 2019  |  par  École Émancipée  | 

« Je n’ai jamais été seul, j’ai toujours senti la présence de Dieu
 ». Voici les premiers mots prononcés par le nouveau Président du
Brésil à l’annonce de sa victoire électorale, le 28 octobre, après
avoir prié devant les caméras aux côtés d’un pasteur évangéliste.

Le désastre annoncé a donc eu lieu : pour cette huitième élection
depuis la fin de la dictature, en 1985, l’ex-capitaine Jair Bolsonaro
vient de conquérir l’exécutif du plus grand pays latino-américain et
de la 7e puissance économique mondiale (avec 209 millions
d’habitant-es). Il a réussi à rafler plus de 55 % des suffrages (58
millions des voix valides), soit presque 10 millions de plus qu’au
premier tour, suite à une campagne axée sur un discours fascisant,
marqué par les provocations racistes, misogynes et homophobes. Son « 
fonds de commerce » a été son hostilité envers le Parti des
travailleurs (PT), centre gauche au pouvoir de 2002 à 2016, tout en
qualifiant de « terroristes » les militant-es des mouvements
populaires, notamment les sans-terre, les sans-toits et les
syndicalistes. Partisan de la libéralisation des armes, de la
militarisation des favelas, admirateur de Trump, il s’est construit
une image de candidat antisystème et anticorruption. Sa campagne
financée, sans aucun contrôle, par de grands groupes capitalistes(1) a
aussi été celle des fake-news et d’un usage massif des réseaux sociaux
contre son adversaire du PT, Fernando Haddad.

Les premiers noms du futur gouvernement confirment une combinaison de
néolibéralisme et d’autoritarisme. C’est l’ultralibéral Paulo Guedes
qui sera à la tête d’un super-ministère de l’économie. Il est une
garantie pour la grande bourgeoisie et a annoncé son souhait de
privatiser la quasi-totalité des entreprises encore publiques et de
démanteler le système de retraites. À la tête du gouvernement, on
retrouvera une figure de la droite dure « traditionnelle »,
Lorenzoni. Et à plusieurs postes clefs devraient s’installer des
représentant-es de l’agrobusiness et des militaires, dont le général
Augusto Heleno à la Défense. Enfin, le juge conservateur « 
anti-corruption » Sergio Moro a accepté le ministère de la
Justice. Moro n’est autre que le magistrat qui a mis derrière les
barreaux l’ex-président Lula pour « corruption passive », sans preuves
à ce jour, alors que le leader du PT était largement en tête dans tous
les sondages… Bolsonaro n’a cependant pas de majorité au Congrès (où
domine néanmoins la droite, même si le PT reste la première force).

Organiser une résistance large et populaire

L’ascension fulgurante de cet obscur député d’extrême-droite montre la
décomposition sociale en cours au Brésil. Bolsonaro a réussi à
mobiliser les classes dominantes et la petite bourgeoisie, les hommes
blancs et urbains, avec le soutien des puissantes églises
évangélistes, mais aussi de larges pans de l’électorat populaire et
les régions industrialisées et ouvrières. Ce pourrissement a eu pour
point de cristallisation le coup d’Etat parlementaire organisé par la
droite contre la présidente Dilma Roussef, en 2016. Mais la logique de
« dégagisme » traverse désormais tout le champ politique, d’où
l’effondrement de la droite traditionnelle. Ceci avec pour contexte
une crise économique historique et alors que les inégalités, déjà
abyssales, se renforcent. Les scandales de corruption, à répétition,
ont accentué ce sentiment de rejet.

Et le bilan du PT au pouvoir a une responsabilité évidente dans cette
tragédie : après avoir promu une politique essentiellement
assistancialiste envers les plus pauvres, de conciliation avec le
capital, le parti de Lula a largement démobilisé la CUT et les
mouvements sociaux, refusant jusqu’au bout l’affrontement. Le parti a
aussi suscité la désillusion en s’adaptant au système et participant à
la corruption.

Néanmoins, les derniers mois de campagne ont montré que des secteurs
populaires et de la jeunesse refusent la montée du fascisme,
multipliant les formes d’auto-organisation. Et si Haddad a pu capter
plus de 47 millions de voix (44,8 %), les votes blancs, nuls et les
abstentions ont atteint le record de 42 millions d’électeurs et
électrices. Dans un pays qui a connu parmi les plus puissants
mouvements sociaux de l’Amérique Latine, il y a là un énorme potentiel
de résistance. Sur le plan syndical, l’objectif est de relancer un
mouvement combatif, autonome et unitaire. Ainsi que le déclarait − le
29 octobre− la centrale syndicale CSP-Conlutas, il s’agit de forger « 
la plus grande unité d’action contre les atteintes à nos droits et à
la défense des libertés démocratiques. Le combat ne fait que commencer
 ».

Franck Gaudichaud

1) Dont le magnat Abílio Diniz, par ailleurs l’un des actionnaires du groupe Carrefour.


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