Les questions vaccinale et sanitaire : quels enjeux syndicaux et quelles stratégies pour notre syndicalisme ?

jeudi 12 août 2021  |  par  École Émancipée  | 

Face à la recrudescence de la pandémie liée aux nouveaux variants, face aux graves inégalités de traitement dans la population mondiale, la vaccination est une réponse indispensable, efficace, pour lutter contre la circulation du virus. Si la question des libertés individuelles est importante, la question de la réponse collective solidaire est essentielle. Les élu-es École Émancipée au CDFN pensent qu’il faut donc se donner les moyens pour arriver à des taux de vaccination de près de 100%, ce qui passe par une stratégie vaccinale à grande échelle. Ils et elles appellent l’ensemble des salarié-es à se faire vacciner et l’ensemble des employeurs, publics comme privés, à organiser et faciliter la vaccination sur les lieux de travail.

L’augmentation des cas de contamination avec le variant Delta, deux fois plus contagieux, prend par surprise un gouvernement qui semble vouloir prétendre qu’il a agi, et anticipé, tout en craignant d’avoir à décider de mesures impopulaires. De fait, le premier cercle macroniste, qui a accès aux études d’opinion commandées par le Service d’information du gouvernement (SIG), le sait : « Le niveau d’acceptabilité de nouvelles contraintes par la population vaccinée est extrêmement faible », résume Guérini. 61 % des Français-es seraient désormais en faveur de l’adoption de restrictions plus contraignantes pour les personnes non vaccinées, selon un sondage Elabe pour BFM TV (38 % de la population y resterait opposée).

D’où le concert de formules choc déployé par la macronie depuis jeudi 8 juillet : Véran veut convaincre de la nécessité absolue de se faire vacciner, mais comme d’habitude, sur un mode culpabilisant : « Un petit pas pour soi, un grand pas pour l’immunité ». Guérini, quant à lui, plaide pour une large extension du pass sanitaire : « Nous ne devons pas avoir le pass sanitaire honteux. Cela ne me choquerait pas de l’ouvrir à certains actes de la vie quotidienne, comme le fait d’aller au bistrot, par exemple. Les gens préféreront toujours flasher leur code avant d’aller au restaurant plutôt que de voir les établissements fermer à nouveau ». Attal, enfin, entend résorber « la fracture vaccinale ».

Un projet de loi prévoyant la vaccination obligatoire des soignant-es et l’extension du périmètre du pass sanitaire à partir du 21 juillet, doit être présenté cette semaine, et à été annoncé par Macron dans une allocution ce lundi soir, dans la foulée d’un Conseil de défense convoqué exceptionnellement le matin. D’où les « consultations » menées par Jean Castex le jeudi 8.

L’association des maires ruraux de France s’est d’ailleurs prononcée dans ce cadre pour « la vaccination obligatoire pour tous ». Depuis, de nouvelles voix s’élèvent en faveur de cette obligation, comme l’Académie de Médecine, pour toutes et tous à partir de 12 ans. Des médecins, comme le Professeur Jean-François Timsit, chef du service réanimation médicale et maladies infectieuses de l’hôpital Bichat, estiment que la seule vaccination obligatoire des soignant-es sera insuffisante pour éviter une quatrième vague : « J’y suis favorable, si cela peut avoir valeur d’exemple, très bien. Mais les soignants ne sont à l’origine que d’un petit tiers des infections nosocomiales. Les malades qui attrapent le Covid à l’hôpital sont la plupart du temps infectés par d’autres malades ou par leur famille... En faire une cause nationale maintenant en laissant croire que cela va résoudre le problème, c’est une plaisanterie. »

Dans le débat actuel sur la vaccination obligatoire des soignant-es, la CGT est isolée par son positionnement : alors que la CFDT et le MEDEF y sont favorables, Martinez a déclaré jeudi en sortant du bureau de Castex « Evidemment que nous sommes favorables à la vaccination, mais la rendre obligatoire, c’est contraindre sans convaincre ». Les taux de vaccination chez les soignant-es sont les suivants :
- 75% des soignant-es en libéral ont eu leurs deux injections et 80% au moins leur première ;
⁃ 49% des personnels des EPAHD (60% ont eu au moins leur première injection) ;
⁃ 42% des personnels exerçant en hôpitaux et cliniques (63,5% ont eu au moins leur première injection).

Nous voyons plusieurs raisons aux réticences (des soignant-es et au-delà) à se faire vacciner, et plus généralement à la défiance à l’égard de la politique sanitaire du gouvernement :
- Alors que les médecins ont eu très rapidement accès aux vaccins jugés les plus performants (Pfeizer, Moderna), les personnels soignantes de catégorie B et C ne se voyaient proposer que l’Astrazeneca, renforçant la perception d’une moindre considération par les autorités publiques. À cela s’ajoute l’impact du jour de carence maintenu pour une absence due aux effets post-vaccination ainsi que les difficultés à se faire vacciner quand et où on le souhaite.
- L’incohérence de la politique sanitaire depuis un an et demi, en grande partie conditionnée par l’absence d’anticipation se traduisant par une pénurie des produits sanitaires nécessaires (masques dans un premier temps, puis tests et enfin vaccins), les discours mouvants, plus tributaires de calculs politiques que d’une énonciation de la situation nécessaire pour un véritable débat démocratique, ont aussi largement pesé dans l’acceptation tant générale que pour les soignant-es des vaccins ;
- A cette heure, la baisse des livraisons de doses de vaccins cet été rend impossible la vaccination de toutes et tous, même si elle était obligatoire ou que l’adhésion était à 100%. Il y a là une imposture du gouvernement à poser ce débat maintenant et en ces termes, à l’image de l’imposture sur les masques et les tests.

Mais au-delà du débat actuel sur le caractère obligatoire de la vaccination pour tout ou partie de la population, il nous faut avoir en tête le fait qu’avec le variant Delta, et la faiblesse de l’immunité collective (tant à l’échelle du pays qu’au niveau mondial), nous sommes dans une situation de haut niveau de circulation du virus. En Espagne, en quinze jours, le taux d’incidence a été multiplié par huit, passant de 45 cas pour 100 000 habitants sur sept jours à 380. L’Angleterre connaît aussi un regain de la pandémie, malgré un taux de vaccination plus important qu’en France, et le choix de Boris Johnson d’aller vers un abandon de l’ensemble des restrictions n’est pas pour rassurer, même si le niveau de vaccination, on le voit dans l’analyse des courbes d’hospitalisation et de décès, permet d’anticiper un coût sanitaire bien moindre que lors des vagues précédentes. C’est un choix qu’il assume par ailleurs explicitement : « Nous aurons peut-être 50 000 cas quotidiens au 19 juillet, les hospitalisations vont augmenter et nous devons nous faire à l’idée qu’il y aura aussi malheureusement plus de morts. » Le secrétaire d’État à la santé a même évoqué le chiffre de 100 000 contaminations par jour durant l’été. Rappelons-nous la projection parue dans Le Monde mettant en évidence que, si Macron avait suivi l’avis du Conseil Scientifique et plus largement d’une part conséquente des médecins, épidémiologues, relayé par un certain nombre d’organisations du mouvement social, de procéder à un confinement dès février, 14 000 morts auraient pu être évités, ainsi qu’une surcharge de travail pour le personnel soignant mis à rude épreuve depuis le début de la crise.

Le déploiement des pass sanitaires européen et français pose de nouveau la question du respect des libertés publiques et les problèmes posés par le non-respect de la protection des données. La Quadrature du net a déposé un référé liberté auprès du conseil d’état contre le pass français, dépôt motivé par le fait que le pass divulgue à toute personne lisant le QR-code généré tout un tas d’informations : en plus du nom, prénoms, date de naissance des personnes détentrices des documents, les données de santé comme la date, le lieu et le type de test RT-PCR, mais aussi le résultat du dépistage, les nom et fabricant du vaccin, les nombre de doses reçues et de doses nécessaires, la date de la dernière injection. Comme l’a relevé un groupe de chercheur·euses, dont NextINpact résumaitl’analyse, ces données sont particulièrement bavardes, et permettent par exemple de déterminer si une personne est immunodéprimée. Le conseil d’état a répondu défavorablement à cette saisie. Alors que l’un des marqueurs de la période a été la difficulté à accéder aux vaccins du fait de la faiblesse des approvisionnements en Europe, et particulièrement en France, l’accès à certains lieux sous réserve de la possession du pass sanitaire constitue, comme le souligne la LDH, une différenciation de l’exercice des droits qui répond « à un objectif d’affichage bien éloignée d’une réelle réflexion de santé publique ».

À cela s’ajoute le traitement des conséquences à long terme du COVID :
- Il y a tout d’abord l’impact des COVID longs. L’Inserm, dans un rapport publié en mai, laisse entendre que 60% des patient-es ayant été hospitalisé-es suite à un COVID sont toujours affecté-es par au moins un symptôme six mois après infection et un quart d’entre elles et eux par trois symptômes ou plus (fatigue, troubles cognitifs, essoufflements, douleurs articulaires, thoraciques, musculaires...). Les COVID longs pourraient par ailleurs concerner une part des malades n’ayant pas nécessité d’hospitalisation, voire même ayant été asymptomatiques.
- Si les plus riches ont très rapidement récupéré les gains amputés par le ralentissement de l’économie, les conséquences psychiques et sociales pour les parties les plus paupérisées de la société, les salarié-es précaires, les migrant-es... sont importantes.
- Enfin il y a lieu de considérer les COVID attrapés sur lieu de travail, à ériger en maladie professionnelle.

Et puis il nous faut traiter de certains aspects plus politiques :
- Nous avons devant nous le débat du financement du "quoi qu’il en coûte". À l’opposé d’une politique redistributive qui ferait de la taxation des plus riches un moteur du financement de services publics au service de toutes et tous, le gouvernement manifeste son parti-pris austéritaire en agitant le poids insupportable de la dette publique exacerbée par la crise, qu’il n’entend bien entendu pas faire payer aux plus riches (en admettant qu’il faille la payer).
- Les pays du Nord s’accaparent la plus grande part de la production de vaccins, laissant les pays du sud dans une situation sanitaire alarmante. Sur les 3,3 milliards de doses déjà administrées, seul 1% l’a été dans les pays les plus pauvres. Pour vacciner 70% de la planète – le seuil théorique de l’immunité collective –, 11 milliards de doses environ sont nécessaires, mais à moins d’un partage plus équitable, cet objectif ne sera pas atteint avant 2023, selon les travaux du Duke Global Health Innovation Center de Durham, en Caroline du Nord, cités dans la revue Nature. Le dispositif Covax mis en place par l’ONU n’a fourni que le quart des doses prévues. De nombreux pays ont un niveau de vaccination inférieur à 15% de la population. Le continent africain apparaît le moins bien loti, avec un taux de population immunisée au moins en partie inférieur à 2%. Cette faiblesse vaccinale favorise l’apparition de nouveaux variants, éloignant d’autant la sortie définitive de la crise. Et c’est dans ce contexte d’inégalité majeure d’accès aux soins que se déploie une forme de géopolitique sanitaire, faisant du vaccin l’outil de l’extension des zones d’influence des puissances productrices.

L’enjeu pour notre camp social, c’est de recomposer les coordonnées du débat sur les politiques sanitaires et sociales du traitement de la pandémie pour éviter un dipôle ayant d’un côté un gouvernement qui s’absout de ces responsabilités dans la gestion calamiteuse de la crise et des conséquences en termes d’acceptation d’une politique de santé publique, et de l’autre une opposition aux contours plus ou moins complotistes, amalgamant une critique du gouvernement et des bénéfices de l’industrie pharmaceutique, à des oppositions à des mesures sanitaires, dont la conséquence est l’augmentation de la propagation d’un virus qui continue à tuer, et ce de façon inégalitaire.

Notre positionnement s’entend dans le cadre de l’affirmation d’une politique sanitaire alternative à celle du gouvernement faisant du vaccin un de ces outils, mais en en renforçant l’acceptabilité en le situant dans une stratégie cohérente faisant le choix du bien commun. Cela nécessite de revendiquer :
- la levée des brevets : il n’est pas acceptable de participer de l’enrichissement de l’industrie pharmaceutique, particulièrement dans un contexte de crise et considérant le fait que le développement de la nouvelle technologie ARNm est le fruit d’investissements publics. De plus, c’est une des conditions de l’augmentation de l’acceptabilité sociale du vaccin, mais aussi de succès de la stratégie vaccinale, qui est elle-même conditionnée par son caractère international. La campagne pas de profit sur la pandémie doit gagner en visibilité et être articulée avec les autres questions soulevées ici ;
- une stratégie vaccinale à grande échelle qui ne mise pas sur la coercition (l’interview de Christian prudhomme donne quelques pistes d’une stratégie qui ne mise pas sur la coercition : https://www.ouest-france.fr/sante/vaccin/entretien-vaccination-obligatoire-il-faut-viser-toute-la-population-conteste-un-urgentiste-5a351222-dd8f-11eb-8229-722c0b385f7f) et donc une politique vaccinale allant à la rencontre des populations les plus entravées dans leur démarche, dont les migrant-es ;
- une protection au travail cohérente qui passe par le réaménagement des lieux de travail (ventilation, facteurs CO2,...) ;
- la levée des jours de carence, y compris post-vaccination ;
- le respect strict de la protection des données individuelles ;
- la reconnaissance du COVID comme maladie du travail dans tous les cas où il y a présomption de contamination sur le lieu de travail, avec une prise en charge des COVID longs ;
- l’affirmation d’une politique de solidarité sanitaire avec les pays du sud ;
- mener la bataille sur l’investissement dans les services publics, bien évidemment l’hospitalier, mais aussi d’éducation, du social... pour les prochains mois (filtration de l’air dans les lieux d’accueil des services publics, moyens pour tester-tracer-isoler, car la vaccination ne permettra pas d’enrayer l’épidémie dès cet automne – et ce n’est pas de la faute des soignant-es), et sur le plus long terme pour traiter des conséquences de la crise sanitaire.


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