Hommage à notre collègue, hommage à l’école

vendredi 21 octobre 2011  | 

Lise s’est donné la mort ; disons plutôt qu’elle a donné sa mort… Elle a donné sa mort à voir, elle a donné sa mort à méditer.
Dans l’antiquité déjà, les sacrifices humains se faisaient par le feu ; ici aussi, c’est bien de cela qu’il s’agit.
Lise a fait le sacrifice de sa vie, pour se soustraire à une trop grande douleur, pour espérer une autre école, dans une autre société…

Douleur intense : oui, on souffre de ce métier (ce métier « empêché », qu’on n’a pas les moyens de faire bien), on a mal à l’école (cette école de l’évaluation-sélection, de la concurrence-compétition), on est blessé dans l’estime de soi (poussé à appliquer des réformes que l’on conteste, à accomplir des tâches dont le sens nous échappe) et on est touché au cœur (où est le cœur du métier ? la belle mission de la transmission ?)

Nous sommes perdus, égarés, errants…
Nous sommes en butte au doute, certes, mais aussi à toutes les violences.

  • violence de la société d’abord : précarité, pauvreté, voire misère des familles qui impactent et imprègnent nos élèves ;
  • violence de la hiérarchie aussi : pressions, injonctions, contrôles, mises au pas ;
  • violence de l’institution : obligations d’objectifs, de résultats, de performance… ;
  • violence de l’école quand son rôle se résume à opérer le tri sélectif des élèves, sans jamais se donner les moyens de faire réussir tout le monde, quand elle transforme ses propres profs en machines à recycler les déchets ;
  • violence humaine : le taux de suicides parmi les personnels de l’éducation nationale, sur leur lieu de travail, est presque deux fois plus élevé qu’à France Télécom ;
  • violence parfois de la salle des profs où règne le chacun pour soi, le chacun fatigué, le chacun pressuré, le chacun qui cherche à se protéger… au détriment du collectif, et de la solidarité, de moins en moins faciles à faire exister ;
  • violence des élèves pour qui l’école est violence !

Ils ont voulu détruire l’école, ils ont commencé par détruire les personnels ; « mort pour la défense du service public d’éducation », pourrait-on lire sur les épitaphes des nos collègues…
Et le libéralisme compte ses morts, avec tout le cynisme qu’on lui connaît. Mais cette détresse des personnels qui ne peuvent plus faire du « beau » travail, qui s’épuisent, qui se perdent, qui se désespèrent, il faudra bien que les puissants l’entendent, et en tirent des conclusions.
Il aura donc fallu en arriver là pour qu’ils comprennent ? Cela fait des années que l’on alerte, que l’on manifeste, que l’on conteste, que l’on désobéit, que l’on se bat ; il faut une autre école, une école commune, coopérative, pour laquelle un élan de démocratisation est essentiel. Une école égalitaire, humaine qui permette la construction et l’épanouissement des individus.
Il nous faut une école qui aide à grandir, une école qui élève et qui éduque…

Cela fait des années que nous luttons et revendiquons.
Et c’est de cela que Lise est morte : morte de l’absence de réponse. Et c’est insupportable.
Aujourd’hui, nous pleurons une collègue, et nous lançons un cri d’alerte : que les décideurs entendent enfin, que le cynisme cesse et que l’ambition humaniste fasse figure de projet éducatif, en lieu et place des calculs capitalistes à l’œuvre.

Plus jamais une école qui tue ses enseignants.

Véronique Ponvert


Écouter, ci-dessous, la chronique de Audrey Pulvar sur France Inter le 20 octobre :


Navigation par Thèmes