FSM de Dakar : Un bilan contrasté

Sophie Zafari.
vendredi 1er juillet 2011  |  par  ÉÉ Revue  | 

Le retour du FSM en Afrique a été marqué par l’euphorie de la chute du régime de Ben Ali en Tunisie, la propagation de la révolte dans les pays arabes et l’espoir d’entrer dans un cycle dans lequel les peuples parviennent à construire l’histoire de leur émancipation.

A la veille du forum, en nommant à titre posthume Mohamed Bouazizi membre d’honneur de leur organisation, l’assemblée des vendeurs ambulants – les bana-banas – de Dakar a montré la voie au FSM. Cette espérance a parcouru le Forum, un forum qui pourtant, outre les problèmes logistiques – on n’est pas passé loin de la catastrophe – n’a pas tenu toutes ses promesses. Pour la première fois de son histoire, le FSM avait lieu pendant une révolution populaire qui a montré ce que veut dire dans la pratique le slogan du forum, Un autre monde est possible ! Et pourtant « l’ordre du jour » du Forum n’a guère été modifié et le Forum, même sur cette question, n’a pas débouché sur une initiative significative.
La place des mouvements sociaux dans l’organisation du FSM semble plus faible (derrière les ONG, voire les institutions). La faible participation syndicale et notamment celle de la CSI (Confédération syndicale internationale) qui s’est rendue à Dakar avec une très faible délégation, est aussi un signe de préoccupation.
Tout avait pourtant bien démarré avec une marche d’ouverture, le dimanche 6 février, réunissant plusieurs dizaines de milliers de manifestants et avec une participation de nombreux mouvements sociaux africains.
Quelques jours auparavant, sur l’île de Gorée d’où sont partis des centaines de milliers d’esclaves vers les colonies antillaises et d’Amérique du Sud, une « Charte Mondiale des Migrants pour un monde sans murs  » avait été rédigée comme point de départ, faisant des migrants non pas des victimes mais des acteurs de mouvements sociaux pour transformer le monde.

Dakar…

Près de 5 millions de personnes (soit la moitié de la population sénégalaise) vivent dans l’agglomération de Dakar, sur 550 km2. Une population concentrée sur cette petite portion du territoire national. Les dizaines de milliers de jeunes refoulés d’Europe (l’Europe forteresse !) se retrouvent dans les faubourg de la capitale. Les coupures d’électricité sont fréquentes et les manifestations spontanées de jeunes contre ces coupures aussi. C’est à l’université Cheikh-Anta-Diop, la plus grande université d’Afrique de l’Ouest – elle accueille 70 000 étudiants – que se tenait le forum (là-même où Nicolas Sarkozy avait déclaré que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire  »). Pendant le forum, des étudiants et lycéens ont lancé un ultimatum au président Abdoulaye Wade, et entamé une grève de la faim. Ils sont en effet plus de 500 bacheliers à ne pas avoir été inscrits à l’université, faute de place.
Organiser un Forum dans de telles conditions, tenir 1 000 activités pendant 3 jours dans des locaux qui accueillent d’ores et déjà 75 000 étudiants était un défi impossible.
Les salles prévues pour les activités auto-gérées étaient souvent occupées par les étudiants. Les altermondialistes ont erré, perdu-es dans l’immensité du campus, les pieds ensablés et passablement échauffés. Dans cette confusion joyeuse et épuisante naissent parfois des rencontres fortuites toujours inespérées. Un débat sur la Tunisie où chacun-e veut raconter sa révolution, sa joie et aussi ses attentes : « c’est un processus révolutionnaire qui est en cours , il n’est pas terminé, il nous faut chasser aussi le FMI, et sa politique, en finir avec les Partenariats économiques avec l’UE ». La dissolution du parti de Ben Ali est salué par des cris de victoire.

Réussite…

Analyser, sans complaisance, ce que devient le FSM, ce qu’il représente aujourd’hui et son utilité face à la crise globale que nous affrontons n’est pas chose facile.
Le FSM reste sans aucun doute le seul espace permettant de rassembler les mouvements sociaux dans leur diversité. De nombreux réseaux, mouvements (solidarité-migrants, Palestine, droits des femmes, annulation de la dette, éducation…), arrivent au FSM afin de partager, d’élargir leurs campagnes (contre l’accaparement des terres, pour la « flottille pour Gaza »). Les éléments de réussite de ce forum tiennent aux multiples activités comme l’assemblée des « No-vox » (petits paysans, habitants des quartiers populaires, femmes du monde rural) qui s’est tenue dans la banlieue de Dakar, rejointe par les caravanes de « sans » parties de Rabat, de Bamako ou de Ouagadougou. Une démarche par ailleurs peu soutenue par le Conseil International du FSM. 
Autre point positif : les assemblées de convergence pour l’action, qui pour la plupart ont permis de dégager des « feuilles de route » avec le souci d’articuler les luttes locales entre elles et avec les luttes globales et de se donner des plans de travail internationaux. D’ores et déjà, outre les rencontres thématiques (migrations, évasion fiscale…), des appels à mobilisation ont été décidés : mobilisation internationale au moment du G8 et du G20 en France, préparation du sommet de Durban sur le changement climatique, contre-sommet sur l’eau à Marseille en mars 2012, préparation d’un sommet alternatif à Rio en 2012 (Rio+20).

Ou occasion ratée ?

Mais cela ne saurait occulter les limites du Forum, limites héritées à la fois des préoccupations rencontrées lors du FSM de Nairobi quatre ans plus tôt – passer à l’action –, et du manque de mise en œuvre des engagements comme ceux du FSM de Belem en Janvier 2009 : le consensus général qui s’était dégagé sur des journées d’action pour répondre à la crise de 2008 ne s’est pas traduit par de véritables mobilisations et les discussions qui ont émergé fortement dans ce forum (sur les alternatives au système et sur les stratégies) n’ont eu aucune continuité.
L’enthousiasme qui a déferlé sur l’Assem­blée­ des Mouvements Sociaux, catalysée par les révolutions tunisienne et égyptienne a contrasté avec l’expérience langoureuse de Belem en 2009. Cependant, au-delà de cette euphorie, l’édition de l’AMS de Dakar interroge ! L’AMS continue de rédiger, un peu par routine, des déclarations de plus en plus radicales mais avec de moins en moins d’effet.
Des questions pourtant essentielles semblent occultées : comment avancer vers une réelle coordination des mouvements, comment renforcer les initiatives concrètes de solidarité avec les luttes en cours contre le patronat et les offensives des gouvernements ou en faveur de processus tels que ceux déclenchés dans les pays arabes ?

Ce qui reste du FSM à Dakar

La crise globale met au défi le mouvement altermondialiste de définir un scénario qui ne marche plus au rythme parcimonieux des années précédentes. Non seulement nous sommes confrontés à des politiques néolibérales nuisibles à l’humanité et la planète, mais à une guerre sociale qui se développe à un rythme rapide.
Cela nous impose de renforcer la solidarité avec les mouvements de résistance (que ce soit contre la réforme des retraites en France, les manifestations en Grèce ou le soulèvement populaire dans les pays arabes, ou contre les sociétés transnationales qui ferment les entreprises, menacent la stabilité des conditions de travail ou accaparent des terres, sources de vie). Les rapports de forces doivent se construire pas à pas. Le capital l’a bien compris mais les mouvements semblent très en retard !


Documents joints

Page 28. FSM Dakar
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