Dossier. De l’école néolibérale à l’emploi.

Francis Vergne Co-auteur avec Pierre Clément et Christian Laval de La nouvelle École capitaliste (À paraÎtre)
mardi 28 juin 2011  |  par  ÉÉ Revue  | 

Des dispositifs institutionnels et un formatage omniprésents

Les modalités de préparation à l’emploi au sein des cursus de formation comme les dispositifs d’accompagnement à l’insertion professionnelle ont connu d’importantes inflexions. Toute entière tournée vers la fabrique de l’employabilité, l’école néolibérale a, de façon paradoxale, à la fois déstabilisé la formation professionnelle et généralisé l’impératif de professionnalisation. Ce dernier devient désormais un critère de choix et d’excellence qui commande une refonte des contenus, des dénominations, des recrutements et des objectifs de formation.

✓ Alternance : une formation par et pour l’entreprise.

La déstabilisation de la formation professionnelle, historiquement adossée en France à un cursus sous statut scolaire associant formation générale, technologique et professionnelle, a pour cause principale la montée en puissance du modèle de l’alternance – essentiellement contrats d’apprentissage et contrats de professionnalisation – qui se veut avant tout une formation par et pour l’entreprise… pour apprendre aux jeunes à s’y bien conduire et à acquérir les compétences qui les rendront capables d’accéder à l’emploi… jetable ! Parallèlement à la fragilisation progressive des Lycées professionnels (eux mêmes fortement incités à se mettre à l’alternance), la vertu formatrice du patronat est saluée, non seulement par Sarkozy et le Medef, mais aussi par les présidents socialistes de Région qui redoublent de primes aux employeurs.
Dans un registre voisin, on signalera l’explosion au sein de l’institution scolaire « laïque » des mini-entreprises, clubs et autres Juniors entreprises dont l’objet est de « réaliser des études à plus value pédagogique ».

✓ Soit stage et tais-toi : le paradigme de la formation professionnalisante.

Mais un mouvement de nature complémentaire de professionnalisation touche l’ensemble des formations et particulièrement les universités désormais autonomes et concurrentielles qui valorisent des formations professionnalisantes au détriment des formations « académiques » perçues comme moins porteuses de débouchés professionnels à court terme, et moins sponsorisées par le patronat. Il s’en suit une diversification extrême et un éclatement des formations (on peut penser aux centaines de licences professionnelles) qui va jusqu’à les rendre difficilement lisibles et d’accès très inégal. Le critère de maîtrise de savoirs ayant une cohérence s’efface devant la motivation à bien présenter et défendre son « projet professionnel » au travers de CV adéquats. La qualification et la certification par un diplôme nationalement reconnu s’y trouvent largement diluées et relativisées. Dans ce contexte, le passage par les stages qui « professionnalisent » devient une figure imposée avec tous les abus et les aberrations que l’on peut rencontrer dont l’existence d’années universitaires dont le seul objectif est de permettre la délivrance de convention de stages !

✓ Du repérage social sécuritaire des décrocheurs au redressement des potentiellement délinquants, oisifs et autres inemployables.

Le formatage néolibéral de la future force de travail se prolonge dans et hors l’école avec l’attention portée aux « décrocheurs ». Le problème n’est plus de surmonter la difficulté et de remédier à l’échec scolaire, mais d’encadrer sur la base d’un repérage précoce et systématique (merci Base élève, Sconet ou autres applications de l’ENT et maintenant le livret de compétence) les jeunes en voie de déscolarisation en les orientant vers des dispositifs (4ème d’alternance, DIMA, Ateliers ou classes relais, PIF, CIPPA, etc.) qui les éloignent des cours, où il serait acquis qu’ils s’ennuient et perturbent, pour les plonger dans le vrai monde : celui de l’entreprise autrement formatrice sur le plan comportemental.
Les nouveaux dispositifs abolissent les frontières entre l’école et les autres « partenaires ». La traçabilité des parcours et les informations scolaires, mais aussi sociales, comportementales, voire judiciaires qui s’y rapportent, seront partagées entre tous : personnels des Missions locales, agents du « monde économique » et éventuellement policier, pour embrayer sur un traitement du sujet plus réactif et plus global.
Le rôle des Missions locales pour l’Emploi des jeunes se trouve à la fois conforté et transformé. L’accompagnement des plus fragiles et démunis dans le dédale des innombrables et fort mouvantes mesures d’aide à l’insertion change de sens. L’attention à la sociabilité adolescente et à la personne, à son histoire et ses attentes, le droit au tâtonnement, aux essais et erreurs pour trouver sa voie ne sont plus guère de mise. Place à la culture de l’évaluation chiffrée, du résultat et du contrôle : l’objectif est avant tout de remplir juste à temps les dispositifs ouverts en y faisant entrer et en y conformant les sujets même les plus rétifs à aller vers les « métiers en tension ». Peu importe alors qu’ils ne se trouvent, dans ces « sas » occupationnels et de mise en condition (« immersion en entreprise », « stage de validation de projet » et autre « civis »), guère placés en situation de construction d’accès à un emploi durable. Le message et la finalité sont autres : vous êtes inemployés parce que vous ne vous êtes pas encore rendus suffisamment employables. Pour concourir sur un marché de l’emploi de plus en plus concurrentiel, il faut accepter et mieux intégrer à votre manière d’être les règles et les normes dominantes qui ont nom : mobilité, flexibilité, compétition.
La boucle est bouclée. Les dispositifs sont en place pour éduquer totalement les jeunes, à quelque échelon de l’école ou de la vie sociale que ce soit, à adopter et revendiquer la seule conduite qui compte : l’entretien « tout au long de la vie » de l’employabilité jusqu’à y plier ses aspirations, ses rêves et désirs. Une inconnue demeure : leur degré d’acceptation ou au contraire de prise de distance, de résistance et de révolte à l’égard d’un ordre de vie préformatée et mutilée.

Partout en Europe, les femmes davantage touchées par la crise une enquête menée par la Confédération européenne des syndicats (CES) à l’occasion de la journée internationale de la femme confirme que les travailleuses paient le prix fort de la crise. Dans plusieurs états membres, les secteurs à forte main-d’œuvre féminine (administration publique, éducation, soins de santé et textile) connaissent des changements qui aggravent la qualité et la quantité de travail disponible. Ainsi la volonté de réduire les déficits publics, la mise en œuvre des plans d’austérité ont un fort impact sur les femmes, qui constituent une grande partie de la main-d’œuvre du secteur public. La crise économique frappe les femmes sur un plan financier (gel des salaires, augmentation du travail précaire), physique et psychologique avec une plus forte perception de l’insécurité et la crainte de la perte d’emploi, accompagnées d’un stress et d’une charge de travail accrus en raison des licenciements.
Alternance en entreprise : « la » solution pour les jeunes ? C’est ce que préconise le gouvernement qui veut passer de 600 000 alternants à 800 000 d’ici 2015, ce qui change la donne pour les entreprises. Ainsi, le quota (effectif annuel moyen) s’établit désormais à 4 % au lieu de 3 %. Un système de bonus-malus sera mis en place cette année pour inciter financièrement les entreprises à embaucher des jeunes en alternance. Ainsi, celles qui dépasseront ce quota (jusqu’au seuil de 6 %) bénéficieront d’un bonus de 400 € par contrat et par an. Du côté des entreprises de moins de 250 salariés, celles qui embaucheront un jeune de moins de 26 ans en alternance supplémentaire profiteront pendant six mois d’une exonération de « charges sociales » pour ce salarié.
La solution ? C’est ne pas tenir compte de la réticence des entreprises et des jeunes eux-mêmes, notamment à faible niveau de qualification, qui a fait régulièrement capoter tous les plans de développement de l’apprentissage. C’est aussi oublier les besoins d’une formation qualifiante dans le Service Public et l’attraction qu’il exerce, constante référence des jeunes et de leurs familles ces dernières années.
Chômage et sous-emploi : 15 % de la population active ! En 2007, le collectif ACDC (Autres chiffres du chômage) avait dénoncé les manipulations gouvernementales de la statistique mensuelle des demandeurs d’emploi inscrits à l’ANPE. Si certaines améliorations ont été apportées au système statistique, l’INSEE a procédé à des changements de définition du chômage et du sous-emploi qui introduisent de la confusion dans le débat public. Ainsi, en 2010, le nombre de chômeurs a légèrement reculé alors que le nombre de demandeurs d’emploi augmentait, quelle que soit la catégorie considérée.

Indicateurs de chômage et de sous-emploi au 4ème trimestre 2010 (en % de la population active) :

  • Taux de chômage France entière : 9,6
  • Taux de chômage France métropolitaine : 9,2
  • Taux de chômage DOM : 25,6
  • Chômage et sous-emploi (France entière) : 15,0
    Source : INSEE, Enquêtes Emploi, calculs ACDC.

Toutes ces personnes (au chômage, en sous-emploi ou souhaitant travailler) ne sont pas nécessairement inscrites à Pôle Emploi. En ce qui concerne les chômeurs, 23 % d’entre eux n’étaient pas inscrits comme demandeurs d’emploi début 2007 (dernier chiffre connu). On ne sait pas comment a évolué ce pourcentage depuis, l’INSEE ne publiant plus ce chiffre dans ses statistiques périodiques sur le chômage. Réciproquement, une proportion encore plus importante des personnes inscrites à Pôle Emploi ne sont pas considérées comme chômeuses, parce qu’elles exercent une activité réduite (ne serait-ce que de quelques heures par semaine).


Documents joints

pages 18-19. De l'école néolibérale à l'emploi.
pages 18-19. De l'école néolibérale à l'emploi.

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