D’ailleurs, ils sont d’ici

Interview de... Olivier Le Cour Grandmaison.
mercredi 22 juin 2011  |  par  ÉÉ Revue  | 

Olivier Le Cour Grandmaison enseigne les Sciences politiques à l’université d’Evry et au Collège international de philosophie.

Derniers ouvrages parus :

● La République impériale. Politique et racisme d’Etat, Fayard, 2009.

● De l’Indigénat. Anatomie d’un « monstre » juridique. Le droit colonial en Algérie et dans l’empire français, La Découverte/Zones, 2010.

◗ EE : Tu as beaucoup travaillé sur la question coloniale et son influence sur la vie politique française. Tu parles « d’impérialisation de la République » au cours de la 3ème République… Pourquoi ?

O.L.C.G : J’ai forgé le concept d’impérialisation de la République pour rendre compte des processus qui ont très profondément affecté la Troisième République au cours de la période 1885-1913, lorsque les dirigeants d’alors se sont lancés avec enthousiasme dans la construction accélérée d’un empire colonial qui a fait de la France la seconde puissance impériale du monde, juste derrière la Grande-Bretagne. Les conséquences de cette « course à l’Afrique », notamment, ont été immenses puisque les républicains furent confrontés à des tâches nouvelles et nombreuses : comment organiser les territoires conquis et les populations « indigènes » qui y vivent ? Comment former un personnel administratif, politique et militaire indispensable à la direction de cet empire qui compte 70 millions de colonisés en 1938 ? De là surgissent des structures ad hoc – ministère des Colonies par exemple – vouées à la domination de ce qu’on appelle alors « la plus grande France » et d’institutions chargées de former les hommes nécessaires pour la diriger. L’Ecole coloniale voit ainsi le jour en 1889 cependant que l’ensemble du système d’enseignement supérieur – Ecole polytechnique, Ecole libre des sciences politiques, universités – est progressivement réformé pour répondre aux besoins de l’expansion française. Quelques années plus tard, cela concerne les lycées et les écoles primaires au sein desquels une histoire apologétique de la colonisation est enseignée. Cette impérialisation a aussi influencé de nombreuses sciences humaines et disciplines comme la médecine sans oublier la littérature qui a vu se développer en son sein une littérature coloniale très populaire dans la première moitié du XXème siècle. L’ensemble débouche sur ce que j’appelle l’avènement d’un véritable Etat impérial-républicain indispensable à l’existence d’une métropole puissante soucieuse de son autorité et de son prestige dans le monde.

◗ EE : Comment analyses-tu le droit des étrangers aujourd’hui, en France ?

O.L.C.G : Certaines dispositions du droit des étrangers aujourd’hui applicables ont des origines coloniales. Signalons tout d’abord l’internement administratif, cette technique répressive qui permet de placer les « sans-papiers » en centre de rétention avant leur expulsion, puisqu’il fut expérimenté sur les « indigènes » d’Algérie dans la seconde moitié du XIXème siècle avant d’être étendu à l’ensemble des colonisés. Au cours d’un processus d’extension-banalisation, l’internement a ensuite été importé en métropole et utilisé contre les réfugiés républicains espagnols en 1938 puis contre des nationaux tenus pour des « ennemis intérieurs », les communistes en 1939. Le ministre de l’Intérieur à l’origine de cette dernière mesure n’est autre que le radical-socialiste Albert Sarraut qui fut plusieurs fois ministre des Colonies. Il était donc bien placé pour connaître les dispositions du droit colonial. A cela s’ajoute le fait que ce qui est aujourd’hui connu sous le nom de « délit de solidarité », sanctionné par l’article L 622-1 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (Ceseda), existait déjà dans le Code de l’Indigénat appliqué en Algérie dès 1875. Des mesures similaires sont reprises dans l’ordonnance du 2 novembre 1945. Plus généralement, le droit colonial et le droit des étrangers présentent de nombreuses analogies structurelles ; tous deux doivent être considérés comme des dispositifs juridiques d’exception qui dérogent de façon substantielle et grave au droit commun. Enfin, et sur un autre plan, puisqu’il s’agit de mesures opposables également aux nationaux, signalons que la responsabilité collective, abondamment utilisée contre les « indigènes » y compris après 1945, a été incluse dans la « Loi anti-casseurs » votée en juin 1970 pour lutter contre les « mouvements subversifs » et encore récemment avec la loi contre les « bandes » adoptée en juin 2009. Si ceux qui ont voté ces dispositions ignorent sans doute leurs origines, il n’en reste pas moins que le droit colonial n’appartient pas complètement, tant s’en faut, à un passé révolu.


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