La Côte d’ivoire dans la tourmente

Question à Rafik Houra
dimanche 3 avril 2011  |  par  ÉÉ Revue  | 

Après huit années de crise politico-militaire, les Ivoiriens ont voté pour élire leur président. Croyant, comme on le leur a servi depuis trois ans, que cette élection allait clore la crise, ils ont voté en masse. Mais le processus a déraillé. D’un côté, le président de la Commission Électorale Indépendante (CEI) a annoncé la victoire d’Alassane Ouattara. De l’autre, le Conseil Constitutionnel a proclamé le président sortant, Laurent Gbagbo, vainqueur. Nous avons demandé à Rafik Houra militant de l’association Survie(1) d’éclairer la crise ivoirienne.

Ecole Emancipée : Comment la Côte d’Ivoire en est-elle arrivée à cette situation de partition avec deux présidents revendiquant chacun la légitimité du pouvoir ?

Rakik Houra : Pour comprendre comment ce pays en est arriver là, remontons le temps. La Côte d’Ivoire, colonie française, devient indépendante en 1960. A sa tête se trouve un habitué des ministères de la 4ème République, Félix Houphouët-Boigny. Il règne en autocrate, bardé de conseillers français. L’armée et les entreprises françaises prospèrent. A force de détournements, Houphouët et sa clique amassent l’une des plus grosses fortunes africaines. A son pays, il laisse en héritage une dette écrasante. Dans les années 80, l’État est en faillite et la Côte d’Ivoire se retrouve dans les bras du FMI et de la Banque Mondiale. Ces derniers imposent aux Ivoiriens leurs Plans d’Ajustement Structurel. Finalement, en 1990, Houphouët doit accepter un premier ministre. Il n’en avait jamais eu ! C’est Alassane Ouattara, un économiste libéral formé aux États-Unis, ancien directeur adjoint du FMI. Ouattara coupe dans les budgets sociaux et privatise à tout va, pour le plus grand bonheur des groupes français ! La même année, il se marie devant le maire de Neuilly, Nicolas Sarkozy. Son épouse française gérait les biens immobiliers d’Houphouët. Celui-ci décède en 1993, laissant la France orpheline de son plus fidèle serviteur, connecté depuis toujours aux réseaux françafricains.
Son dauphin, Henri Konan Bédié accède au pouvoir et continue le pillage des richesses. Au milieu des années 90, un cercle proche de Bédié promeut l’ivoirité. Ce concept ethniciste classait la population selon une échelle allant des Ivoiriens « multiséculaires » aux Ivoiriens « de circonstance » ! Bédié l’a instrumentalisé pour disqualifier Ouattara de l’arène politique. Plus largement, cette campagne a jeté un doute sur la nationalité des populations du nord, qui portent souvent des noms étrangers. Ayant perdu toute crédibilité, Bédié est écarté du pouvoir dans la douceur en 1999. Les militaires placent à la tête de leur junte le général Robert Gueï, un Saint-Cyrien. Tandis que Chirac aurait souhaité maintenir Bédié, Jospin, premier ministre, s’y serait opposé. En moins d’un an, Gueï devient très impopulaire et perd les élections dont il avait pourtant écarté deux candidats de poids, Bédié et Ouattara.
Ces élections de 2000 voient l’opposant historique à Houphouët, le socialiste Laurent Gbagbo arriver au pouvoir. Sous le premier ministre Ouattara, Gbagbo avait passé huit mois en prison. Reconnu par la France, la légitimité de Gbagbo est contestée par ses opposants. Ils réclament en vain de nouvelles élections, au cours de manifestations réprimées dans le sang. Gbagbo a l’intention de faire jouer la concurrence entre investisseurs étrangers, ce qui déplait forcément au patronat français. En 2002, la droite française retrouve les deux rênes du pouvoir. Quelques mois plus tard, une rébellion appuyée par un pays voisin échoue à renverser Gbagbo mais prend la moitié nord du pays. Gbagbo ne s’est pas démarqué de l’ivoirité de ces prédécesseurs. Il est face à une rébellion qui mêle habilement des revendications républicaines à l’exigence de son départ du pouvoir. Les rebelles remportent l’adhésion d’une bonne partie de l’opinion française. Gbagbo demande en vain l’application des accords militaires avec la France. Chirac refuse, puis déclenche l’opération Licorne. Les soldats français s’interposent entre la rébellion, au nord, et l’armée, au Sud. La diplomatie française maintient Gbagbo sous pression. En 2003, lors des accords de Marcoussis, l’Élysée impose l’entrée des rebelles dans le gouvernement. Dès lors, la diplomatie Chiraquienne n’a de cesse de vouloir priver Gbagbo de ses prérogatives, dénonçant les assassinats politiques opérés à Abidjan, mais s’aveuglant sur les crimes de la rébellion. En novembre 2004, un engrenage obscur tourne au drame. Au cours d’une offensive aérienne de l’armée ivoirienne sur les zones rebelles, neufs soldats français de l’opération Licorne trouvent la mort. Craignant la préparation d’un coup dont l’armée française serait complice, des manifestants envahissent certains quartiers d’Abidjan. Suite à des exactions, la majorité des expatriés français sont évacués. L’armée française tire sur des manifestants dans Abidjan, faisant une soixantaine de morts. Depuis cette tuerie, Gbagbo apparaît comme un résistant face à l’impérialisme français.
En 2007, peu avant l’arrivée de Sarkozy à l’Élysée, un accord politique est signé entre les ex-belligérants ivoiriens. Devenu premier ministre, le leader de la rébellion, Guillaume Soro, a pour mission de sortir de la crise et d’organiser les élections sans cesse repoussées depuis 2005 ! Aboutissant en 2010, le processus électoral est le plus cher du monde. Mais c’est le français Sagem qui empoche la majorité du pactole avec plus de 200 millions d’euros.
En novembre, le second tour a opposé Gbagbo le remuant socialiste à Ouattara l’homme du FMI…


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