Le rôle symbolique fort des salariés du privé

Questions à... Sophie Béroud
jeudi 31 mars 2011  |  par  ÉÉ Revue  | 

Sophie Béroud est maître de conférences en Science politique à l’université Lyon 2. Elle travaille sur plusieurs champs de recherche connexes – le syndicalisme, les conflits du travail, les mouvements sociaux – et répond à nos questions sur la dernière grande mobilisation sur les retraites.

École émancipée : Il y a quelques mois, les commentateurs ne donnaient pas cher des capacités de résistances sociales face au rouleau compresseur libéral, pourtant la loi Woerth sur les retraites a fait naître un mouvement de contestation extrêmement fort. Quels ont été, de ton point de vue, les principaux ressorts de cette contestation et ce qui explique son caractère massif ?

Sophie Béroud : L’une des originalités de ce mouvement émane de la façon dont il s’est construit, démontrant à chaque nouvelle journée d’action un très fort potentiel de mobilisation. La réussite du 7 septembre (et du 6 dans l’éducation) paraissait très incertaine durant l’été. A chaque fois, vu le caractère relativement espacé des appels unitaires à manifestation (avec par exemple la distance entre le 7 et le 23 septembre), il était très difficile, y compris pour les organisations syndicales, de savoir si les salariés continueraient à descendre massivement dans la rue. A partir du 2, puis du 12 octobre, on entre dans un cycle différent avec une dynamique que chacun perçoit comme ascendante. Alors, comment expliquer, en effet, l’ampleur de la manifestation du 7 septembre, au lendemain de la rentrée scolaire ? Il me semble qu’il y a eu conjonction entre deux phénomènes : une mobilisation pour défendre un élément central du statut salarial, faisant sens pour nombre de salariés au regard de leurs conditions de travail, soit le droit à la retraite à 60 ans, et un refus plus large, plus diffus, mais également vecteur de contestation, de la politique sarkozyenne dans toutes ses dimensions, inégalitaires, sécuritaires et xénophobes. De ce point de vue, l’affaire Bettencourt a sans doute produit un éclairage une nouvelle fois cinglant sur le fait que Nicolas Sarkozy et son gouvernement ne se cachaient pas d’être au service des riches – pour renvoyer à l’analyse de Monique Pinçon Charlot et Michel Pinçon dans Le Président des riches. Après le bouclier fiscal, le sauvetage des banques, le fait de demander aux salariés de « nouveaux sacrifices » est apparu comme quelque chose de profondément injuste et inégalitaire.
Il est difficile d’évaluer, sur un plan sociologique, ce sentiment profond de rejet qui explique que des personnes n’ayant jamais manifesté, ou de façon très occasionnelle, décident de participer aux cortèges. Mais on peut cependant remarquer que des journaux comme Mediapart ont joué un rôle important pour faire exister « l’affaire Bettencourt » dans le débat public, et, par là même, atteindre la légitimité du ministre du Travail. Mediapart a d’ailleurs lancé l’offensive au moment où les syndicats, début juillet, semblaient un peu en panne de stratégie, n’appelant pas à de nouvelles journées d’action durant l’été. Or, cette façon d’établir des connexions avec des enjeux clairement politiques, et d’atteindre en ce sens un public manifestant plus large, n’a pas été relayée par les deux principales confédérations (CFDT et CGT) qui ont refusé, dans un premier temps, de commenter directement cette affaire de peur d’entrer dans le champ politique. Les premières critiques contre Eric Woerth n’ont été formulées que début septembre par Bernard Thibault qui se demandait comment le ministre pouvait être disponible sur le dossier des retraites – et donc assumer son rôle d’interlocuteur dans la négociation – tout en gérant les retombées judiciaires de l’affaire Bettencourt. On peut bien sûr comprendre pourquoi la CGT a été prudente avant de s’engager dans la dénonciation d’un scandale, mais en même temps, force est de constater que le mouvement de contestation de la réforme des retraites a bénéficié de quelque chose de plus large et de plus diffus, le ras-le-bol contre la politique sarkozyenne, et que c’est cette conjonction qui a donné lieu à une mobilisation d’ampleur exceptionnelle.

ÉÉ : Qu’est-ce qui différencie sur le fond le mouvement de cet automne avec ceux de 1995 ou de 2003 ?

S.B.  : Un des éléments distinctifs les plus importants concerne la participation, parfois déterminante, des salariés du privé. Cela me semble d’autant plus décisif qu’en 2003, la faible mobilisation des salariés du privé avait été avancée comme un argument majeur, par la direction de la CGT, pour expliquer qu’il était impossible d’aller plus loin sans prendre le risque d’accroître la césure entre salariés du privé et salariés du public. Or, en 2010, les salariés du privé sont présents de différentes façons. D’abord, dans les manifestations : on a vu se multiplier au fil de celles-ci les délégations de salariés du privé, parfois avec une poignée de personnes, parfois bien davantage, avec des banderoles propres mentionnant le nom des entreprises concernées. Par-delà l’apport numérique dans les manifestations, cette participation de salariés du privé (certains, isolés, manifestant à titre individuel et se mettant derrière le cortège le plus important, la CGT) a joué un rôle symbolique fort, conférant aux salariés du public le sentiment de ne pas « être seuls ». Ensuite, des secteurs du privé se sont retrouvés à assumer un rôle moteur dans l’amplification du mouvement. Il s’agit bien sûr des salariés des raffineries. Lorsqu’une jonction a été tentée avec les chauffeurs routiers, alors que les convoyeurs de fond commençaient aussi à lancer une grève reconductible, on a pu penser que les conditions concrètes pour un blocage partiel de l’activité économique étaient vraiment réunies. Du coup, à l’inverse, ce qui distingue ce mouvement de celui de l’automne 1995 est la moindre visibilité des grèves dans le secteur des transports, avec l’absence de paralysie du métro et des RER à Paris et le maintien, en raison de l’application de la loi de 2007 sur la continuité du service public, d’un certain nombre de liaisons à la SNCF. La grève a pourtant été forte du côté des cheminots, mais elle a eu beaucoup moins d’impact symbolique. D’autres secteurs ont également connu des mobilisations et en particulier des grèves de moindre ampleur, comme La Poste ou encore EDF et GDF. Sans oublier le secteur de l’éducation.


Documents joints

Pages 12-13. Sophie Béroud.
Pages 12-13. Sophie Béroud.

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