Lectures du jazz

Nicolas Benies.
mercredi 26 janvier 2011  | 

Le jazz est une musique qui n’a pas de nom. Elle n’est pas la seule. La musique baroque est dans la même absence de case. Comment les définir ?

Le jazz donc, faute de mieux et par habitude. Les champs du jazz sont extensibles. Quelquefois au-delà du raisonnable. La bossa nova par exemple, comme la samba de la fin des années cinquante, est loin du jazz, et toute proche aussi. C’est tellement vrai que Stan Getz, saxophoniste ténor surnommé « The Sound », joue jazz cependant que Jobim et Jao Gilberto se réfèrent au rythme singulier de la Bossa. Une vidéo existe où l’on voit Gerry Mulligan, saxophoniste baryton, compositeur, initiateur du « pianoless quartet » (avec Chet Baker dans le milieu des années cinquante), s’essayer au phrasé de la bossa… sans succès. Pour indiquer que, même si le jazz ne se définit pas, des frontières peuvent se rendre visibles. Le jazz pourrait se mouler dans l’ethnomusicologie, partie de la musicologie qui se situe entre l’anthropologie et l’ethnologie proprement dite, tout en faisant appel aux autres sciences sociales, et dont l’origine remonte aux réflexions de Jean-Jacques Rousseau [1], sans totalement souscrire à ses présupposés. Mais cette méthode offre des résultats acceptables. Ne faut-il pas mieux s’atteler à Une anthropologie du jazz comme le proposent Jean Jamin et Patrick Williams [2] ? Les anthropologues ont été longtemps assimilés aux ethnologues depuis Lévi-Strauss et surtout Michel Leiris dans sa volonté de concevoir une science critique de la société et du colonialisme. Michel Leiris découvrant sa vocation par l’intermédiaire du jazz. Pour Jamin et Williams, il reste l’ancêtre essentiel. Ainsi, écrivent-ils, « Avec Charlie Parker, Dizzy Gillespie et le bebop [3], nous avons bien affaire à une anthropologie : mise à jour critique d’une conception du monde et d’un ordre social », une sorte de définition du jazz tout entier de ses origines jusqu’aux années 1980. Cette problématique les conduit à interroger l’esthétique ou les esthétiques du jazz ; à s’interroger sur les conditions d’éclosion d’une œuvre d’art – une rupture avec la culture dominante pour forger vocabulaire et grammaire d’une nouvelle culture, tout en intégrant et en transformant la tradition. De ce point de vue, le jazz a fait la preuve qu’il pouvait créer des œuvres d’art tout en se référant à son patrimoine, pour le faire fructifier. Il est une partie du jazz, très à la mode aujourd’hui, le jazz dit manouche qui possède seulement un héritage, la musique créée par Django Reinhardt, sans patrimoine, les musiciens qui se réfèrent à ce domaine ne peuvent que répéter jusqu’à plus soif les inventions de Django. C’est une culture figée et, de fait, proche de la marchandise, proche de la répétition pure et simple. La virtuosité, jouer ces mêmes phrases de plus en plus vite au risque de la vacuité, est la seule manière de se sortir de cette situation impossible. Williams fait aussi la démonstration de la nécessité de lier toutes les sciences sociales – il oublie un peu l’économie – pour comprendre ces phénomènes musicaux. Cette méthode n’épuise pas l’esthétique, ni la réception par le public d’une telle musique.


[1] Voir le chapitre « Ethnomusicologie » (de Jean-Jacques Nattiez) in Musiques, une encyclopédie pour le 21e siècle, tome 2 Les savoirs musicaux, p. 721.

[2] CNRS Editions, Paris 2010, 383 pages.

[3] Une révolution dans le jazz. Ce nouveau style apparaît au cours de la deuxième guerre mondiale et s’affirme dés 1945.

[4] Que la nuit tombe sur l’orchestre. Surréalisme et musique, Fayard, Paris, 2009.


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