L’Etat démantelé

Questions à Laurent Bonelli.
dimanche 23 janvier 2011  | 

Laurent Bonelli est maître de conférences en science politique à l’Université de Paris-Ouest Nanterre. Il est notamment l’auteur de La France a peur, une histoire sociale de « l’insécurité » (La Découverte, 2008) et a co-dirigé, avec Didier Bigo et Thomas Deltombe, Au nom du 11 septembre… Les démocraties à l’épreuve de l’antiterrorisme (La Découverte, 2008). Il vient de publier, avec Willy Pelletier, L’état démantelé, Enquête sur une révolution silencieuse (La Découverte – Monde diplomatique 2010).

Ecole Emancipée : Tu as travaillé sur les questions de sécurité par le passé, qu’est-ce qui t’a décidé à te pencher plus particulièrement sur le sujet des services publics cette fois-ci ?

Laurent Bonelli : J’ai en effet constaté que la police ou la justice n’échappaient pas à des logiques budgétaires ou de « nouvelle gestion publique » qui dépassaient largement le domaine de la sécurité et qui pourtant contraignaient largement leur action. D’autres collègues ayant fait le même constat dans d’autres secteurs, est né le projet de cet ouvrage que j’ai dirigé avec le sociologue Willy Pelletier. Il nous a semblé important de montrer les dynamiques globales de réforme de l’Etat, tout en restant attentifs aux singularités observables sur chaque terrain, dues aux histoires spécifiques et aux formes de résistances que l’on y rencontre.

EE : Ce qui est très intéressant dans cet ouvrage, c’est qu’il met bien en lumière qu’il s’agit de politiques concertées : l’affaiblissement de l’État répond aux exigences néolibérales, c’est à un projet politique et un projet de société entièrement tournés vers le profit qu’il répond…

L.B. : Oui, on a essayé de rendre compte du projet idéologique : le néolibéralisme, c’est le renouveau du libéralisme, avec un Etat qui donne des règles, des cadres à la concurrence (la commission européenne constitue un bon exemple). Ce projet est ancien, mais s’il se déploie aujourd’hui en France, c’est parce qu’il rencontre les intérêts de groupes hétérogènes : ceux de hauts fonctionnaires des finances convertis au catéchisme du monétarisme ; ceux d’administrateurs publics de plus en plus souvent passés par des écoles de commerce (HEC notamment) qui circulent tout au long de leur carrière entre de hauts postes du public et du privé ; et ceux d’élites politiques relativement fragiles et contestées qui ont besoin, pour gouverner, d’organiser l’insécurité de l’administration. Cette convergence fait la force du projet, mais fait aussi sa faiblesse. Car ce qu’a fait une conjoncture, une autre peut le défaire…

EE : Ce discours optimiste est tout de même difficile à croire quand on voit que la conjoncture européenne aggrave encore la situation ; on a le sentiment d’un emboitement au niveau international de toutes les politiques qui visent la performance et la rentabilité au détriment des services publics, ce qui laisse penser qu’on ne peut y échapper…

L.B. : C’est le pari de cet ouvrage : la déferlante qui touche tous les SP a un effet démobilisateur. On se sent submergé et on ne sait pas ce qu’il faut faire face à ce rouleau compresseur. Pourtant, le processus est moins cohérent qu’il n’y paraît et ne fonctionne que parce que certains s’en saisissent au sein même de l’Etat. On assiste à un double mouvement : d’une part, une réduction des personnels, avec ce qu’on pourrait qualifier de véritables plans sociaux « publics », et une délégation des missions de SP au secteur privé. De l’autre, on observe une « caporalisation » de l’action publique avec un renforcement des chaînes de commande, et l’émergence de petits managers publics. Un directeur d’hôpital, un président d’université concentrent désormais de larges pouvoirs, jusque là partagés avec leurs collègues dans des structures collégiales de décision. Or, ces managers, à travers leur rôle de gestion des établissements, voire même des carrières, sont de très puissants relais des réformes. Cela crée des alliances de circonstances qui ont aussi leur fragilité. Ce n’est pas pour rien que nous avons recueilli dans l’ouvrage les témoignages – et même les contributions – de hauts fonctionnaires qui en ont assez de ce qui se passe. Ce système fabrique des mécontents et donc génère des formes d’opposition. Cette réforme n’a pour elle que la rapidité et la violence, la fuite en avant. Donc, face à cela, même l’inertie peut l’affaiblir…

EE : Pourtant, quand on lit le livre, la fragilité, on ne la sent pas et au quotidien, on ne la perçoit pas…

L.B.  : C’est fragile, parce qu’il y a des failles. Et ce sont celles-ci que l’on peut exploiter. Par exemple en montrant que des agents que tout engage à se penser différents (des policiers et des agents hospitaliers, des enseignants et des militaires) ont plus en commun qu’ils ne le pensent et qu’ils affrontent séparément des mêmes périls. Qui sait, des alliances inédites pourraient voir le jour… L’un des paradoxes de la réforme, c’est qu’elle fonctionne grâce au dévouement d’agents qui défendent les valeurs du SP et continuent à faire fonctionner le système malgré tout. En payant de leur personne, bien souvent. Or, cette « culture » du SP – par exemple lors de la tempête de 1999, 600 retraités d’EDF sont venus spontanément aider leurs collègues à relever le réseau – ne va pas durer éternellement. Avec l’emploi massif de précaires, de sous-traitants, ça ne marchera plus…


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