Dossier. Pédagogie, Institution et métier : de l’Histoire nous ne ferons pas table rase !

Danielle Czalczinski.
dimanche 23 janvier 2011  | 

L’École Émancipée a su préserver, au fil d’un siècle, l’idée qu’enseigner n’a rien de neutre, que le pédagogique n’a rien d’une affaire privée, qu’il est une pratique sociale. Et comme toute pratique sociale, il entérine l’ordre établi ou il lui résiste, ou mieux encore, il préfigure des relations sociales alternatives, celles d’une société émancipée des rapports marchands capitalistes et concurrentiels.

De « l’École du Peuple » aux « Héritiers », la Revue a toujours pointé ses spots sur la réalité et le devenir de l’institution scolaire. Elle n’a eu de cesse d’analyser ce qui pesait et sur l’école et sur les pratiques enseignantes – un ordre social parfaitement inégalitaire, un système sélectif et hiérarchisé, un ordre moral étouffant – tout en cherchant ce qui pourrait, du point de vue des contenus d’enseignement comme des pratiques scolaires, fonder l’espoir d’une société nouvelle porteuse d’émancipation.

Dès les origines, la question pédagogique est au cœur des enjeux syndicaux

« L’Émancipation de l’instituteur », bulletin à couverture rouge, fut l’organe de la première Fédération Nationale des instituteurs et institutrices de France, dès 1903. C’est, entre autre, au sein de ce mouvement des « Émancipations » que se forgea la conscience syndicale, notamment à travers de fortes bagarres anti-hiérarchiques, un laïcisme militant, la revendication de l’égalité de traitement…
Dès l’amorce de sa constitution, le syndicalisme enseignant fut traversé par des débats sur la question pédagogique.
Certains voulaient limiter l’action syndicale à « la défense des intérêts matériels et combattre les abus et le despotisme administratif. Elle écarte systématiquement toute action ayant un caractère spéculatif ou pédagogique ». D’autres, au contraire, ne voulaient pas «  proscrire du syndicat primaire, les discussions pédagogiques, philosophiques ou politiques. Le but essentiel du syndicat, pourrait-on dire, est la défense des intérêt professionnels des instituteurs et l’institution d’un enseignement critique  » [1]
Le premier manifeste des instituteurs syndicalistes, en novembre 1905, laissa encore ouverte la question. Mais on peut y lire : « Nous avons de la forme syndicale, la plus haute conception. Le syndicat ne nous apparaît point créé uniquement pour défendre les intérêts immédiats de ses membres, mais il nous semble qu’il doit se soucier autant de rendre profitable à la collectivité la fonction sociale que ses membres remplissent. »[1].
Ce débat ne fut tranché qu’en 1910, avec le lancement de l’École Émancipée, revue pédagogique hebdomadaire [2] créée par la Fédération Nationale des Syndicats d’Instituteurs, qui cohabita en complémentarité avec la publication de l’Émancipation de l’instituteur, dont le but était d’obtenir « un allègement et une modification des programmes, un enseignement moins livresque, dogmatique et abstrait qui renforce l’enseignement des sciences de la nature et du milieu, un enseignement davantage tourné vers la vie »[2].
C’est en 1911, dans la Revue de l’Enseignement, que l’on peut lire ce qui va fonder l’articulation du combat syndical et pédagogique, et qui peut encore nous faire réfléchir aujourd’hui : « Les instituteurs syndicalistes estiment que les réformes qu’il est nécessaire d’introduire dans l’enseignement primaire seront l’œuvre exclusivement des éducateurs eux-mêmes en collaboration avec les savants pédagogues et la partie éclairée de la classe ouvrière. Ils peuvent accomplir cette œuvre de régénération en prenant la résolution très ferme d’appliquer, dès maintenant, en dépit de tous les obstacles, les méthodes pédagogiques nouvelles qui tiennent compte du développement rationnel de l’enfant et des besoins des populations laborieuses de notre pays. »[2]
L’Humanité du 26 décembre 1912 devait rendre un bel hommage à la jeune revue naissante : «  La Fédération des Instituteurs syndicalistes a continué la tradition de l’École rénovée [3]dans l’École Émancipée, cherchant toujours la pratique, l’utile, l’éducation en vue de former des esprits et des corps dispos au lieu de dresser des perroquets. On est désormais d’accord sur un point, l’essentiel : respecter l’individu dans l’enfant ».


[1] Histoire du mouvement syndicaliste révolutionnaire chez les instituteurs des origines à 1922 – Max Ferré.

[2] En même temps, le congrès d’Angers de la FIS (Fédération des instituteurs syndicalistes) en 1910 décida de constituer une coopérative d’éditions, qui se posa même la question d’un journal pour enfants. A lire à ce propos les pages 145-147 dans le tome 2 de l’Histoire de la Fédération de l’Enseignement.

[3] Revue d’élaboration d’un plan d’éducation moderne fondée par Francisco Ferrer, exécuté à Barcelone le 13 octobre 1909.

[4] Il sera fasciné par l’expérimentation pédagogique de l’union soviétique naissante.


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