Dossier. Une tendance revendicative et révolutionnaire.

Jean-Pierre Debourdeau.
dimanche 23 janvier 2011  | 

Le coeur pourrait-on dire se relie à la conception du syndicalisme que la Première Internationale (l’A.I.T.), sous l’influence de Marx adoptera, celle qu’on retrouvera dans la Charte d’Amiens ou chez Rosa Luxembourg dans Réforme sociale ou Révolution, à savoir ce qu’on a appelé « la double besogne » du syndicat qui veut que celui-ci ne cesse de se préoccuper de la défense au quotidien des intérêts des salariés, du maintien et si possible de l’amélioration de leurs rémunérations et de leurs conditions de travail (travailler moins et gagner plus !) tout en orientant tous les combats vers le but final de la transformation sociale, de la révolution.

Remporter des victoires, mêmes partielles, sectorielles, locales qui encouragent, donnent confiance ; organiser toujours plus de travailleurs, élever leur niveau d’éducation et de conscience au feu de l’expérience en attendant… Ce qui fait que l’EE, si elle a combattu le corporatisme, n’a jamais rejeté les revendications corporatives qu’elle s’efforce de définir de manière à ne pas en faire un barrage vers l’élargissement et l’unité. Si elle se bat pour des augmentations uniformes, elle les fixe de manière à ne pas démobiliser les salariés favorisés. Si elle veut resserrer l’éventail hiérarchique, c’est vers le haut, etc. Elle n’a jamais non plus dédaigné les services que l’organisation syndicale pouvait rendre aux travailleurs et ne rechigna pas au syndicalisme dit à bases multiples, dans la grande tradition des Bourses du Travail de la fin du XIXè siècle. On lui doit un certain nombre de réalisations de ce qu’on appellera plus tard l’économie sociale et solidaire comme la mise sur pied d’un système d’assurances automobiles mutuelles indépendant des officines capitalistes – la MAIF dont s’enorgueillira plus tard la FEN… avant de devenir l’entreprise (militante ?) que l’on sait – sans approuver pour autant toutes les réalisations syndicales, comme par exemple les systèmes de compléments de retraites par capitalisation type MRIFEN ou Préfon !

Syndicalisme et syndicat, affirmation propre et recherche de l’unité

L’EE, si elle eut ses maladies infantiles (avec quelques tentations de rechute au cours de l’histoire, mais ça vaut mieux que la sénilité), comme la propension avant-gardiste, élitiste et minorisante (qui s’expliquait aussi au départ par un milieu rétif à la syndicalisation et facilement au garde-à-vous devant les Inspecteurs souvent à la commande dans ses Amicales) a, par la suite, su se lier davantage avec son milieu, accompagner ses expériences et essayer d’en être le ferment. Opérant la distinction entre son syndicalisme (défini par ses pratiques et son orientation) et le syndicat qui a vocation à regrouper l’ensemble des salariés d’un secteur considéré quelles que soient leur orientation, leur allégeance ou absence d’allégeance doctrinale ou/et partidaire, et même leur métier.
D’où une bataille permanente pour gagner les travailleurs au syndicat, autant que pour gagner les syndiqués à son orientation. Et quand division et concurrence syndicale sévissent, l’unité s’impose. Dans une période comme celle d’aujourd’hui où l’éclatement syndical est extrême, l’EE mènera de front cette lutte avec celle pour un syndicalisme de combat, travaillant à organiser un pôle (dont les frontières organisationnelles sont de plus en plus mouvantes et variables) sur ces bases, au sein de l’unité la plus large face à l’adversaire commun qui ne peut être en tout état de cause un « partenaire social ».
Ce syndicalisme n’est pas un syndicalisme de collaboration de classes. Il est aussi un syndicalisme privilégiant ou priorisant l’action directe sur le lobbying dans ou auprès des institutions, suspectant la démocratie dite participative de vouloir engluer, intégrer, domestiquer la substance subversive de l’auto-organisation ouvrière qu’est, de façon embryonnaire, le syndicat dans son essence. Et on n’oublie pas que les acquis de 36 sont dus à la grève générale de juin et non à une alliance électorale. Sans oublier, non plus – même si cette dernière a pu, malgré elle, jouer un rôle dans une radicalisation à laquelle elle essayait de répondre – que ce Front populaire ne les avait même pas à son programme et que son gouvernement s’empressa d’interdire une de ses composantes, l’ENA (l’Etoile Nord-Africaine, parti indépendantiste algérien) et que sa chambre vota plus tard les pleins pouvoirs à Pétain.
A plusieurs reprises, l’EE s’efforça de dépasser son aire syndicale stricte en recherchant l’alliance avec d’autres syndicalistes, comme elle le fit avec l’Opposition Unitaire puis le Cercle syndicaliste Lutte de classes, avant-guerre, Front Ouvrier puis Unité Syndicale dans les années d’immédiate après-guerre, et plus récemment, avec la revue Collectif puis RESSY, sans parler des expériences locales. Evidemment, la réaffirmation des principes ne saurait suffire à l’élaboration d’une politique concrète hic et nunc. Mais elle peut aider à éviter le pire, comme la boussole morale qui nous dit que l’action bonne est celle qui élève le niveau de conscience de classe et la mauvaise celle qui la fait régresser.

Internationalisme, altermondialiste prolétarien, féminisme

L’EE sut s’opposer au colonialisme et aux guerres pour son maintien, sans craindre procès, accusations de complicité avec l’ennemi et condamnations. Elle sut se prononcer, souvent seule, pour la solidarité avec les peuples luttant pour leur indépendance et avec celles et ceux poursuivis qui les soutenaient en France. Elle a contribué par exemple à ce que la FEN prenne position pour condamner à la fois la répression par l’URSS de la révolution anti-stalinienne de Hongrie et l’opération franco-anglaise parallèle de bombardement de l’Egypte nassérienne après la nationalisation du canal de Suez, même si cette agression était l’œuvre de ministres camarades de parti des dirigeants syndicaux. L’EE n’a jamais fait bon ménage avec le patriotisme (sans parler du nationalisme) qui réconcilie exploiteurs et exploités d’un pays au détriment de la solidarité internationale. Et les aspects ultra-chauvins de la Résistance, l’exaltation du drapeau tricolore et de la Marseillaise, le Front National du PCF (« F » depuis 1938), comme le mot d’ordre « A chacun son boche », assimilant tout Allemand y compris les travailleurs sous l’uniforme, aux Nazis, ne pouvait que faire hésiter nombre d’internationalistes, pour celles et ceux qui n’étaient pas emprisonnés ou exécutés, ou qui passant outre ces hésitations avaient rejoints les maquis et la lutte clandestine. Si, en 1914-18, l’EE, bien vite interdite comme en 1940, n’alla pas jusqu’au défaitisme révolutionnaire, son pacifisme conséquent, qui se refusait à l’Union Sacrée, avait déjà attiré la répression sur ses militantes qui, les hommes étant au front, poursuivaient le combat à l’arrière, souvent à contre-courant au début, préparant aussi de ce fait l’émergence des groupes féministes de la Fédération Unitaire dans l’après-guerre, prolongeant la lutte pour l’égalité des salaires entre les hommes et les femmes, non réalisée dans l’enseignement au départ et qui devint un de leur acquis, par celle pour l’avortement et la contraception. C’est aussi la Fédération Unitaire de l’Enseignement qui impulsa la constitution d’une Internationale des Travailleurs de l’Enseignement.


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