Retraites : Partie remise ?

Isabelle Sargeni-Chetaud, Laurent Zappi. 14 novembre 2010
dimanche 28 novembre 2010  | 

Du point de vue du texte voté, c’est bien le projet initial du gouvernement et du MEDEF qui, maquillé de concessions mineures, est imposé aux salariés. Pour le coup, Sarkozy a gagné et les salariés, comme leurs organisations syndicales, ont perdu. Une nouvelle dégradation dans le rapport salariés-patronat après celles sur les retraites de 1993, 2003 ou 2007, un point de plus pour la politique sarkoziste de transformation libérale de la société française ? Pas si simple !
La bataille des retraites, car bataille il y a eu comme jamais depuis 1968, va marquer les rapports sociaux et politiques sur le long terme. Le mouvement social exceptionnel de ces dernières semaines a plutôt renforcé le sentiment qu’il existe des potentiels collectifs de résistance aux attaques libérales dans le contexte de la crise et des exigences alternatives, loin de l’anéantissement recherché par le gouvernement.

Un mouvement improbable et inédit...

Rappelons-nous d’abord le contexte du démarrage de la mobilisation « retraites » :

  • un pouvoir sûr de lui et arrogant, croyant d’entrée avoir « gagné » la bataille idéologique sur le caractère inéluctable de sa « réforme »... faisant le pari d’une absence de mobilisation de masse et d’un écrasement éventuel des secteurs les plus combatifs. D’où la stratégie assumée de Soubie et Sarkozy de n’ouvrir aucun espace de négociations, pas même au camp « réformiste » ;
  • une « gauche » sociale-libérale assumant la remise en cause des 60 ans dans un contexte européen de crise financière et économique qui laissait libre-cours aux tenants d’une politique de rigueur (pour l’après 2012...) ;
  • un syndicalisme mal remis de 2003 et 2007, divisé sur la question et tiraillé sur les questions de représentativité, tout cela débouchant en mars-avril sur des pronostics assez sombres sur les capacités du syndicalisme à résister uni aux annonces gouvernementales (avec notamment les doutes sur le degré d’engagement de la CFDT dans la mobilisation)…

Dans ce contexte, la bataille était d’emblée marquée par l’impérieuse nécessité de donner un coup d’arrêt à la casse des droits sociaux, mais en même temps par une question : la conviction collective qu’il était possible de faire reculer pour de bon ce gouvernement serait-elle largement partagée ? La réponse renvoie à l’attachement profond d’une majorité de la population française aux formes de solidarité et de redistribution dont les retraites par répartition sont un élément décisif. Ce mouvement a révélé que l’élection de 2007 n’avait pas effacé cette particularité française de refus du libéralisme déjà présente en 2005 sur le TCE ou en 2006 sur le CPE... A cela s’est rajoutée l’affaire Woerth-Bettencourt avec l’explosion en pleine lumière du « gouvernement des riches » après les milliards offerts aux banques en 2008.

Huit journées nationales de mobilisation en deux mois (après trois au printemps dernier) menées par l’intersyndicale nationale, avec des grèves ponctuelles et reconductibles, des centaines de cortèges dans les villes de France, des millions de manifestants... Depuis 1968, la France n’avait pas connu un conflit social de cette ampleur. Un mouvement inédit dans ses rythmes et ses formes, manifestations de plus en plus massives conjuguées à des grèves mais aussi des débrayages, et même des journées de RTT prises pour aller manifester... « Il y a une différenciation des conditions d’engagement, chacun se mobilise en fonction de ses possibilités », remarque Jean-Marie Pernot.
Manifestations monstres partout (même l’île de Sein !), contacts et solidarités interprofessionnelles sur le terrain, montée intergénérationnelle des lycéens aux retraités, sondages en hausse continue... Une lame de fond populaire !
Ayant le soutien massif de l’opinion, ce mouvement a montré des potentialités d’élargissement et de rebonds qui ont souvent surpris ainsi qu’une colère profondément installée contre la politique gouvernementale et le locataire de l’Elysée. Même la phase de reflux après les votes a été encore marquée par des journées de grande ampleur (28/10 et 6/11).
La montée en puissance puis l’accélération à partir du 12 octobre, entrant en connexion avec les secteurs en grève reconductibles, l’entrée même limitée des étudiants et lycéens dans la bataille, ont permis ancrage en profondeur et élargissement.
Le pays a été en crise sociale et politique profonde mais le mouvement n’a pas réussi à gagner...


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