École, service public d’éducation ?

dimanche 17 mai 2020  |  par  ÉÉ-Groupes Départementaux  | 

Nombreux sont les personnels de l’éducation qui se sont posés des questions sur le rôle et les missions de l’école dans la société, bousculés par cette période du confinement pour tous et toutes, sommés de poursuivre une continuité pédagogique qui n’avait de continuité que le nom. Aujourd’hui, ils et elles sont à nouveau secoué.es par le déconfinement et la réouverture proclamée des établissements scolaires dans des conditions qui, là encore, n’auront rien de pédagogiques.

En fait de déconfinement, c’est la réouverture des écoles qui était importante, l’accueil des enfants pour que leurs parents puissent se rendre à nouveau au travail. Le 11 mai, peut-être plus tard, pas partout, pas pour tous… Les conditions sanitaires sont discutées, un protocole officiel publié, puis rectifié. À cette réouverture, il manque un aspect essentiel : rouvrir les écoles, pour y faire quoi ?

Sous entendu aussi : qu’est ce que l’école n’a pas fait, pendant le confinement, puisque les personnels d’enseignement et d’éducation ont poursuivi leur travail ?

Révélation de ces deux mois de confinement : l’école en France, service public d’éducation, fait bien plus que de l’éducation. Elle instruit, certes, mais elle socialise hors de la famille, nourrit aussi, protège parfois. Elle aide aussi l’enfant à grandir et à changer son rôle dans la société : d’enfant, il et elle passe à citoyen.ne-adulte-responsable-éclairé.e. D’où le nom d’ élève.

Des fractures et de plus grandes inégalités sont apparues en l’absence de cantine, d’aide sociale, de soutien d’adultes autre que la famille. L’école confinée aurait-elle manqué à ses devoirs de service public ?

Aider à socialiser l’enfant hors de sa famille, alors qu’il et elle y est enfermé.e est difficile. Tant bien que mal, les enseignant.es — aidé.es de leur administration — tentent de le suivre, de garder le contact — c’était d’ailleurs une commande de la hiérarchie. Une fois par semaine, chaque famille doit être contactée. Pour des questions légales, il est plus compliqué de leur demander de prendre contact directement avec l’élève mineur. Dans les faits, le suivi reste chaotique.

Mais continuer à nourrir les élèves, l’institution et l’État auraient dû organiser un service de dépannage. Les 150 euros promis aux familles les plus en difficulté par Macron représentent si peu au regard de la réalité. Dès le début du confinement, une hausse et un élargissement des bourses — versées directement à la famille plutôt qu’à la cantine — auraient dû être envisagé avec un fonds spécial pour les familles temporairement dans le besoin. Des collectifs, des professionnel.les de l’éducation à titre privé, des familles l’ont fait : à Marseille, 27 cagnottes d’établissement ont été constituées par des enseignant.es ou des collectifs pour fournir des denrées de première nécessité aux familles des élèves. Même au Texas, loin de la France à tout point de vue, une école qui a fermé ses portes a proposé des paniers repas aux élèves pour midi.

En ce qui concerne la protection des mineur.es, le nombre d’appels au 119 a explosé, et le standard, même renforcé, a été très souvent saturé. Si les professionnel.les craignent beaucoup pour les enfants qui ne savent pas encore s’exprimer, le suivi des enfants plus âgé.es n’a pas été satisfaisant non plus : il s’est fait à distance par les travailleurs-ses sociaux [1]. Dans ces conditions, sans pouvoir intervenir au domicile et au plus près des enfants ou des jeunes, il est plus facile de passer à côté de cas de maltraitance. Les professionnel.les ont peur de l’explosion de cas difficiles. Quelles mesures et moyens vont être mis en place dans les semaines à venir ? Comment les professionnel.les de l’École pourront-ils intervenir ?

Aujourd’hui, l’École veut faire croire qu’elle est là, à nouveau, intacte, en rouvrant ses portes comme avant. L’obligation de résultat de M. Blanquer… Mais cette rentrée des élèves n’est qu’une façade…

S’il fut question d’inciter au retour des élèves décrocheurs au tout début de la communication du ministre de l’Éducation, l’objectif a vite été oublié. Les familles défavorisées sont les moins enthousiastes pour remettre leurs enfants à l’école [2] . Les demi-pensionnaires boursier.es ne font pas non plus partie de la priorité : qu’ils continuent de se nourrir comme ils peuvent (les bourses sont versées directement aux services de cantine, pas aux familles) !

Pourtant, une priorité aurait été de construire des collectifs de professionnels de l’Éducation (enseignant.es, CPE, infirmier.es, éducateurs et éducatrices, travailleur.ses sociaux) pour repérer les cas d’urgence chez les élèves, en s’appuyant sur les différentes expériences de contact avec les familles et les élèves, depuis deux mois hors les murs de l’école. Ces collectifs auraient aussi pu contribuer à envisager le retour progressif à l’école de certain.es élèves, en accord avec les familles. Un projet particulier aurait pu être construit autour d’objectifs inhérents à la situation : être dehors, avoir une activité physique pour remettre le corps en marche, organiser des débats sur l’actualité, s’exprimer ensemble… Les concepteurs et conceptrices de leurs métiers que sont les enseignant.es, auraient pu se dire : composons, inventons avec ce nouveau cadre très strict pour arriver à ces nouveaux objectifs, sans dégoûter les enfants de l’école, et surtout pour faire en sorte qu’ils aient envie d’y revenir en septembre. Il aurait fallu du temps, de la concertation, des rencontres… et prendre en compte la parole des différents professionnel.les…

Rien de tout cela n’a été à l’ordre du jour, puisque toujours dans la précipitation, toutes les équipes concentrées exclusivement sur les problèmes sanitaires. Au final, la question était : comment continuer le programme académique pour rattraper le retard dans le respect du protocole sanitaire pour un petit nombre d’élèves tout en continuant à travailler pour le plus grand nombre d’élèves, à distance ?

Aujourd’hui, les familles renvoient leurs enfants à l’école ou au collège avec l’illusion qu’ils vont retrouver leurs camarades, leur classe, leurs professeurs, une école comme avant… Les professionnel.les que nous sommes savent bien que, pédagogie et éducation sont remisées derrière des objectifs économiques et libéraux, dans un univers contraint et punitif, où le respect des règles sanitaires va ordonner toute la vie scolaire. La règle du « assis derrière ta table » et du « reste dans ton carré de cour » va ordonner tout le reste. Rien n’est finalement mis en place pour les élèves en difficulté scolaire ou sociale. Cette rentrée de science-fiction augure mal de la rentrée, la vraie, du mois de septembre 2020…


[1] CORDIER, Solène, 2020. Enfants maltraités, le risque d’«  un afflux de situations  » avec le déconfinement. In : Le Monde.fr [en ligne]. 6 mai 2020. Disponible à l’adresse : https://www.lemonde.fr/societe/arti...

[2] IFOP, 2020. Le regard des parents sur l’école à distance. In : IFOP [en ligne]. avril 2020. Disponible à l’adresse : https://www.ifop.com/publication/le...


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