18 mai : pourquoi je ne veux pas reprendre tout de suite et comment j’aimerais reprendre

vendredi 15 mai 2020  |  par  ÉÉ-Groupes Départementaux  | 

L’allumeur de réverbère dans Le Petit Prince de Saint-Exupéry

Enseigner avec du danger

Je ne veux pas reprendre car je n’ai pas confiance dans l’organisation du travail et dans les conditions sanitaires prévues, à cause des mensonges d’État récurrents depuis l’arrivée du virus et de la pénurie masquée révélée par Mediapart le 2 avril : Masques, les preuves d’un mensonge d’Etat. Je n’ai plus confiance et la preuve en est que l’ARS annonçait une baisse de cas, on nous présentait la Vienne comme un département vert, et deux clusters viennent d’apparaitre : un en Dordogne et un autre au collège de Chauvigny [1]

Profs et élèves baillonnés et des masques en tissu

J’aurai aimé des masques protecteurs comme le précise le décret du 7 mai et pas des masques grand public qui ne sont pas acceptables pour le travail. Pour être en sécurité, il faut un masque de qualité FFP1 ou chirurgical mais au vu des conditions de rentrée dans le premier degré, tout est à craindre. Et le nouveau protocole sanitaire vient d’être publié : les masques grand public sont finalement devenus des masques protecteurs…On peut se demander si la norme n’est pas pliée à la pénurie comme le suggère aussi Mediapart. Les masques en tissu impliquent une entretien qui s’ajoutera à l’alourdissement des tâches quotidiennes, souvent en défaveur des femmes.

Un autre problème se pose : comment faire classe avec ? Les élèves les mettront-ils facilement ? Je n’arrive pas à imaginer faire classe en étant baillonnée et mes élèves aussi. Je ne veux pas devenir une gardienne sanitaire : « Ne touche pas l’autre, reste à distance, non ne touche pas ton masque, non ne prête pas ton manuel,attention, attention, attention ! » Et j’aimerais que l’on puisse prendre un temps pour accueillir leurs paroles, leurs préoccupations, leurs inquiétudes, et que l’on soit formé.es pour ça. Comme d’habitude on va le faire de façon autodidacte comme pour les attentats en 2015, ça promet… Sans parler de l’organisation ingérable : des classes qui ne doivent pas se croiser, des récréations décalées, les points d’eau souvent insuffisants [2], du matériel qu’il ne faudra pas échanger avec des collègues (clavier, écran, souris) mais que l’on devra échanger quand même puisque ce sont les professeurs qui changeront de classe. Il faudra alors nettoyer soi-même ce matériel à chaque fois au risque de s’infecter.

Je ne veux pas reprendre car des cas inquiétants d’enfants touchés, apparaissent [3]. Qui sera responsable si un enfant est gravement touché à l’école ? Le chef d’établissement, le rectorat, la directrice d’école, l’enseignant.e dont la responsabilité pénale peut être engagée ?

Ne pas exposer les personnels des établissements scolaires au danger sur leur lieu de travail

Je ne veux pas être solidaire de l’inconséquence et l’incurie du gouvernement et du libéralisme qui gèrent tout à courte vue. Je ne veux pas être solidaire du MEDEF qui pousse à reprendre. Je ne veux pas valider le chantage et la culpabilisation du gouvernement quant à leur supposée lutte contre les inégalités sociales. Qu’il donne des aides dès lors aux familles aux abois. Je ne veux pas que les agent.es travaillent d’arrache-pied pour mettre aux normes sanitaires les établissements [4] et se mettent en péril. Je ne veux pas que des collègues ou moi-même soyons mis.es en danger, ni qu’on rapporte le virus chez nous, ni qu’on mette en danger nos proches, comme les soignant.es ont été poussé.es à le faire.

J’ai toujours dit que j’aimais mon métier

J’ai du mal aussi à imaginer devoir être dans l’hyper-vigilance, le contrôle exacerbé alors que j’aime enseigner avec liberté et créativité. J’ai toujours dit que j’aimais mon métier : quand je ferme la porte de ma classe j’y suis libre et même entre quatre murs, on est souvent ailleurs, même si c’est parfois stressant aussi ! Je ne veux pas reprendre car des familles n’auront plus le choix d’être volontaire puisqu’au 1er juin le chômage partiel ne sera plus versé aux familles si leur école n’est pas fermée et on valide ce marché de dupe. Je ne veux pas reprendre car des mères d’élèves ont peur et ne seront pas plus rassurées, étant seules avec leurs enfants et on culpabilise encore davantage les familles.

Je ne veux pas reprendre car il est évident qu’on va être pris.e entre le présentiel et le distanciel : on est censé.es ne plus faire de continuité pédagogique mais on n’a d’autres classes que les 6èmes / 5èmes et de toute façon, on laisserait tomber les élèves resté.es à la maison ?

Mon métier est un travail de chair et d’os, je ne suis pas une plateforme numérique

J’aimerais certes reprendre pour faire en sorte que mes élèves en manque du collectif-classe se revoient. J’aimerais reprendre pour permettre à certain.es élèves de sortir de leur solitude, leurs espaces confinés, parfois oppressants ou maltraitants. J’aimerais reprendre pour permettre à des familles fragilisées de pouvoir retourner travailler car l’État ne leur propose pas d’aides. J’aimerais reprendre car mon métier est un métier de chair et d’os et que je ne suis pas une plateforme numérique avec service après vente. Le télétravail dérégule les métiers et est nocif pour la santé. L’école numérique est inégalitaire et rapidement inefficace sans explicitation des contenus, des consignes, sans humain. et c’est une porte ouverte aux profits privés sur le dos du service public.

J’aimerais que les programmes soient lissés sur deux ans comme le propose Stéphane Bonéry [5], que le principe de l’école commune soit gardé et qu’on ne valide pas une école à deux vitesses avec des rattrapages punitifs pendant les vacances. Il vaudrait mieux des colonies de vacances au grand air pour déconfiner les esprits et les corps et réapprendre le lien social. J’aimerais reprendre si c’est une reprise réfléchie pour septembre, si on réfléchit à l’école d’après. Or ce n’est pas le cas.

On ne peut pas ventiler les classes ni les nettoyer ? Sortons des classes !

Si reprendre la classe est assujettie au fait de pallier les inégalités et donc d’être dans une perspective sociale et solidaire, comme on a pu le faire pour l’accueil des enfants de soignant.es, je veux bien reprendre. Mais sans suivre les programmes à tout crin et en faisant autrement pour deux mois.

Au lieu de s’enfermer dans une classe qu’il faudra aseptiser, ventiler [6] dans des bâtiments qui ne sont plus adaptés à la situation de pandémie, pourquoi ne pas enseigner au grand air puisqu’on est en mai, et se déplacer aux alentours du collège, avec des distances sociales certes et les gestes barrières, avec un petit groupe [7] comment l’ont déjà expérimenté des pédagogies émancipatrices et sociales ?

Si le but est de resocialiser les élèves, pourquoi ne pas jardiner ensemble par exemple, marcher tout en enseignant, en apprenant, en lisant, en échangeant ? Au lieu d’expérimenter une école numérique qui ne marche pas et qui n’innove finalement pas, pourquoi ne pas expérimenter d’autres pédagogies ? Pourquoi ne pas développer le partenariat déjà construit avec les centres socio-culturels et organiser d’ores et déjà des sorties par petits groupes ? On referait du lien social.

École : lieu de vie, pas de mort

Je préférerais ne pas rentrer le 18 mai et qu’on prenne un peu plus de temps pour une reprise constructive plutôt que mal reprendre et revivre un confinement après une deuxième vague d’épidémie sans plus de préparation.

Je ne veux pas reprendre le 18 mai car l’école pourrait être un lieu de danger, de risque et de mort et j’aimerais reprendre plus tard pour que l’école reste un lieu de vie.

Sophie Le Mô

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[1] Le collège est fermé jusqu’au 27 mai : la direction et deux agents ont été testés positifs au Covid-19 après des réunions en présentiel au collège

[2] Le conseil scientifique avait émis un avis pour l’ouverture en septembre et devant l’obstination des décisions ministérielles a préconisé des mesures ensuite

[3] FRANCE INFO, 29 avril 2020. Soupçon de Covid-19 grave chez l’enfant  : une quinzaine d’enfants signalés en France, le ministre de la Santé prend l’alerte « très au sérieux ». In : Franceinfo [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.francetvinfo.fr/sante/m...

[4] L’étude de L’institut Pasteur sur le lycée de Crépy-en-Valois ( Oise, 1er « cluster » ) montre que les agent.es ont eux et elles aussi été beaucoup contaminé.es : La rédaction de LCI, 23 avr. 2020. Coronavirus  : que nous apprend l’étude du premier cluster français  ? In : LCI [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.lci.fr/sante/coronaviru...

[5] CHARTRAIN, Olivier, 8 avril 2020. Pour réduire l’échec scolaire, il faut « lisser les programmes sur deux ans ». Les explications de Stéphane Bonnery, chercheur en sciences de l’éducation. In : L’Humanité [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.humanite.fr/pour-reduir...

[6] POINSSOT, Amélie, 29 avril 2020. Le coronavirus se propage-t-il par voie aérienne ? Publications et désaccords. In : Mediapart [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.mediapart.fr/journal/fr...

[7] SABIN, Guillaume et les Groupes de pédagogie et d’animation sociale, 2019. La joie du dehors : essai de pédagogie sociale. Montreuil, France : Libertalia. ISBN 978-2-37729-097-0 « Il y a des paris qui viennent renverser l’ordre des choses. Celui de la pédagogie sociale consiste à ne pas agir en milieu confiné, à assumer la rue, la vie, l’altérité. Trois ou quatre enfants, un ou une pédagogue, les transports en commun et voici le monde non seulement accessible mais source infinie de rencontres, d’expériences et de connaissances. La joie du dehors c’est ce sentiment du petit groupe qui part à l’aventure (…) Et si côtoyer tout à la fois les marges et les centres, géographiques et symboliques, était une condition pour s’émanciper ? Pédagogie éminemment populaire, s’inscrivant dans un héritage actualisé de Célestin Freinet, de Paulo Freire et de Janusz Korczak, la pédagogie sociale se situe du côté de la vie. »


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