Continuité pédagogique et discontinuité(s) sociale(s)

samedi 18 avril 2020  |  par  ÉÉ-Groupes Départementaux  | 

Où l’on redécouvre les inégalités scolaires et sociales

Dans une école de Poitiers, dite à mixité sociale, une bonne élève de CM1 aidée à la maison met une heure et demi à faire le travail donné par sa maitresse en ligne dans le cadre de la continuité pédagogique. Une autre, en difficulté met… six heures [1]. Dans un autre établissement, un collège lui aussi à assez forte mixité sociale, une bonne élève suivie, fait tout le travail demandé en quatre heures alors qu’un autre met une petite heure, en se connectant vaguement et en ne faisant pas tout et surtout rien [2]. On semble le redécouvrir mais « les enfants des familles défavorisées ne vivent bien souvent les apprentissages de type scolaire qu’à l’école [3] ».

Certes l’école même en présentiel reproduit les inégalités sociales et ne parvient pas complètement à les pallier, mais depuis le confinement et la continuité pédagogique, on peut dire que l’école numérique ne marche que pour les bons élèves, elle est élitiste. Les élèves en difficulté ont décroché quasiment immédiatement. Monsieur Blanquer considère qu’on a perdu 5 à 8 % d’élèves mais on serait plus proches des 10 %. Un compte impulsé syndicalement dans le département de la Vienne serait intéressant à établir.

Ceux dont on ne parle pas sont les élèves moyens, ceux qui ont besoin de la stimulation de la tête de classe, de l’interaction de la classe et surtout de l’explicitation de consignes et de l’encadrement des enseignant-es qui permettent de structurer les savoirs scolaires. Car le fait de lever l’implicite scolaire, ces attentes non formulées par l’enseignant-e, est un des leviers de la démocratisation scolaire. Les autres, les bons élèves sont déjà en connivence scolaire grâce à leurs familles et au bain socio-culturel favorable à leur réussite.

« Ça va, mais je suis seule avec quatre enfants. On n’est pas sorti-es depuis une semaine, je ne sais plus trop si j’ai le droit »

Car à l’autre bout de la continuité pédagogique, il y a bien les familles : certains parents ont peur et gardent leurs enfants en appartement, ne sachant plus s’ils et elles ont le droit de sortir ni dans quelles conditions, ayant peur aussi de la maladie. Les familles issues des classes populaires ou de milieux défavorisés que ce soit dans les quartiers ou en milieu rural sont particulièrement touchées. Dans beaucoup de familles par ailleurs, des femmes sont seules à s’occuper des enfants. En plus du suivi qu’implique la continuité pédagogique, il y a le quotidien à assurer ; davantage de repas à faire, il faut s’organiser pour les courses. La continuité pédagogique rajoute donc une contrainte, une inégalité de genre pour les femmes. Les pères qui restent à la maison de façon soudaine et inattendue et se retrouvent en charge des tâches scolaires et quotidiennes peuvent aussi se sentir déstabilisés, c’est toute la famille qui est désorganisée. Sans oublier les violences conjugales et contre les enfants qui augmentent durant le confinement.

Lors d’appels téléphoniques on s’aperçoit aussi que les familles craignent de mal faire ou d’être stigmatisées comme de « mauvaises » familles qui déscolarisent leurs enfants en ne les suivant pas bien. Elles peuvent se sentir surveillées, d’autant plus quand elles ne sont pas dans la connivence scolaire.

L’Edtech, une école numérique, un marché juteux, une InegTech

Cependant, bien qu’on s’effare de la perte sèche d’élèves (pas de connexion, pas moyen de les appeler), l’EdTech se frotte les mains et fanfaronne. Ainsi Rémy Challe, directeur d’Edtech écrit une lettre sur un blog, « Confinews, la lettre du confinement » et intitule l’école numérique : « FraterniTech » [4] (oui oui…) Ainsi il met sur le même plan l’élan de solidarité envers les soignant-es aux balcons et la solidarité des plateformes de l’EdTech envers… les enseignant-es. On croit rêver. Ainsi 250 plateformes ont mis gratuitement à disposition leurs ressources… : « On utilise donc aujourd’hui des solutions dont on ignorait l’existence hier, des usages se créent, de nouvelles habitudes se prennent. Chaque enseignant tâtonne, chaque formateur découvre, chaque apprenant expérimente. Hier, nous n’étions pas prêts ; aujourd’hui, nous improvisons ; demain, il nous faudra construire »… et c’est effectivement le discours à présent des chef-fes d’établissement : « nouvelles méthodes, nouveaux outils, nouveaux rapports parents-profs ».

C’est « un jour d’après » inégalitaire qui se prépare. Et le service public est un terrain juteux de profits pour l’EdTech dont la philanthropie s’arrêtera au déconfinement. Et c’est non sans immoralité que Yannig Raffenel, responsable du Cluster EdTech du grand Ouest se réjouit « de ce moment de bascule fabuleux » [5] (oui on parle bien de la pandémie actuelle) et de « ce bac à sable grandeur nature ». C’était cependant déjà un projet de Blanquer avant la pandémie [6]. Il a pu être le pourfendeur du téléphone portable et en même temps porteur du projet de livrer l’école à sa marchandisation aux profits privés de l’EdTech et à un management des équipes éducatives : pour preuve, le site « Ma classe à la maison », du CNED dont le site n’est pas sécurisé [7] et qui appartient au logiciel Blackboard. Il suffit de lire les clauses de confidentialité car Blackboard s’assoit sur la RGPD et les données sont siphonnées et revendues aux E.U. Est-ce une incompétence du ministère ou finalement une vision assumée de l’école lieu d’investissement des grandes entreprises du numérique ? L’école numérique vantée par l’EdTech et Blanquer est selon nous un redoutable retour en arrière sous des dehors d’innovation en cela qu’elle renforce et accélère les inégalités scolaires et sociales.

École numérique et dérégulation des métiers

C’est sans doute donner de la confinews à des cochons parce que côté enseignant.es ceux-là peinent à trouver leur rythme, se disent insatisfait.es de cette situation, travaillent comme des fous et des folles sur leurs écrans, s’usent les yeux et le dos devant leurs écrans, stressent, dorment mal, ont dû refaire tous leurs cours dans la précipitation, se torturent pour récupérer les élèves perdus, jonglent aussi pour beaucoup de femmes entre les devoirs de leurs enfants et la maison aussi à faire tourner et il serait d’ailleurs intéressant qu’une enquête syndicale permette de mesurer leurs sentiments, leur expérience de la situation et leurs retours professionnels.

Isolé.es, perdu.es, les enseignant.es ne savent plus quoi faire pour faire « le moins pire » possible : donner du travail le lundi pour le vendredi avec un corrigé ? Les élèves en difficulté et moyens sont vites perdu.es. Faire cours en classe virtuelle ? L’interaction scolaire reste faible et tous les élèves ne se connectent pas et on valide l’école numérique. Appeler les familles ? On outrepasse nos missions, on peut s’avérer intrusif et les familles peuvent se sentir jugées, même si ça permet quand même un contact mais ça entérine un suivi individuel pour la suite. Tenter d’harmoniser les pratiques d’une équipe pédagogique en tant que professeur.e principal.e ? Nous voilà coach d’équipe et jugeant le travail de nos pairs et ça entérine aussi le projet de « super professeur.e principal.e » pour la suite. Donner moins de travail aux élèves submergé.es ? On a peur de passer pour un.e tire-au-flanc et la concurrence entre disciplines est rude, alors on continue à cavaler, à donner 4 à 5 heures de travail par jour aux sixièmes et personne n’arrête cette frénésie.

Les enseignant.es en primaire ont aussi conscience de la perte irrémédiable d’acquis notamment dans les petites classes et l’apprentissage de la lecture. En collège et lycée, le chef d’établissement est le seul qui ait une vue d’ensemble et peut piloter ses équipes et observer qui fait quoi via le cahier de textes électronique. Refuser par la suite de faire de l’aide en ligne pendant les vacances : mais vous l’avez déjà fait, et puis on peut même le faire dans sa maison de vacances ! En trois semaines la dérégulation a fonctionné en accéléré et les collègues auraient bien besoin d’une lecture critique et syndicale de ce qui est en train de se passer [8].

Arrêtons de faire fonctionner la continuité pédagogique : pour une continuité syndicale et de lutte

On a essayé depuis trois semaines et on peut donc désormais dire que la continuité pédagogique et l’école numérique ne marchent pas.

Ce n’est pas l’école que nous défendons. L’école, pour nous, doit porter les moyens d’une démocratisation scolaire, grâce à une pédagogie à vocation émancipatrice [9]. Nous pensons [10] que tous les élèves sont capables et ne sont pas assujettis à une fatalité ou à un « destin ».

Il est donc urgent que même en période de confinement, l’outil syndical doit sorte de son silence et s’empare de ces trois axes : dérégulation des métiers et management, services publics investis pour des profits privés de l’EdTech soutenue par Blanquer et inégalités scolaires et sociales accélérées, pour interpeller les rectorats, se saisir des registres santé et sécurité au travail, ré-impulser du collectif via des visio-instances syndicales, intersyndicales, et des AG. Il est aussi possible de poser des heures d’informations syndicales virtuelles.

Il faut construire dès à présent la sortie du confinement.

Les questions qui se posent sont donc : dans quelles conditions sanitaires va-t-on reprendre le travail ? Va-t-on avoir un discours gouvernemental fiable ? Et qu’est-ce que deux ou trois mois de perdus dans une vie finalement ?


Lisez cet article sur le blog EE86

[1] Échange avec deux familles

[2] Échange et observation à partir d’appels aux familles

[3] ZEROUALA, Faïza, 2020. Lahire : « Un risque de déflagration pour les plus démunis ». In : Mediapart [en ligne]. 31 mars 2020. [Consulté le 10 avril 2020]. Disponible à l’adresse : https://www.mediapart.fr/journal/fr...

[4] CHALLE, RÉMY, 2020. FraterniTech  ! In : ConfiNews [en ligne]. 2 avril 2020. [Consulté le 13 avril 2020]. Disponible à l’adresse : http://confinews.fr/articles/frater...

[5] GRAVELEAU, Séverin, 2020. Ecole à la maison  : les entreprises «  Ed-Tech  » espèrent tirer leur épingle du jeu. In : Le Monde.fr [en ligne]. 7 avril 2020. [Consulté le 13 avril 2020]. Disponible à l’adresse : https://www.lemonde.fr/societe/arti...

[6] CAILLEAUX, Christophe et HART-HUTASSE, Amélie, 2020. Critiques de l’école numérique (extraits ) – 1. In : Club de Mediapart [en ligne]. 13 février 2020. [Consulté le 13 avril 2020]. Disponible à l’adresse : https://blogs.mediapart.fr/christop...

[7] SUD ÉDUCATION, 2020. Insultes et “trollage” des classes virtuelles  : SUD éducation dénonce l’impréparation ministérielle et des réponses insuffisantes. In : [en ligne]. 2 avril 2020. [Consulté le 13 avril 2020]. Disponible à l’adresse : https://www.sudeducation.org/Insult...

[8] SNES-FSU – ACADÉMIE DE LIMOGES, 2020. Le métier d’après, Blanquer y pense. In : SNES-FSU – Académie de Limoges [en ligne]. 30 mars 2020. [Consulté le 13 avril 2020]. Disponible à l’adresse : https://limoges.snes.edu/Le-metier-...

[9] Dans la lignée de pédagogues comme Célestin Freinet ou Paulo Freire, et de la démocratisation scolaire portée par le GRDS

[10] TERRAIL, Jean-Pierre, 2002. De l’inégalité scolaire. Paris, France : La Dispute. ISBN 978-2-84303-062-8. TERRAIL, Jean-Pierre, 2004. École, l’enjeu démocratique. Paris, France : La Dispute. ISBN 978-2-84303-099-4


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