Un radio au coeur de la crise

samedi 20 octobre 2018  |  par  École Émancipée  | 

Radio Lorraine cœur d’acier (LCA) est une radio née à l’initiative de la CGT, en 1979 à Longwy en pleine crise sociale. La confédération s’efforçait de lutter contre les plans sociaux à répétition, toujours plus amples, qui rythmaient cruellement un déclin industriel déjà bien entamé.

Première radio de son espèce, cette radio n’était pas seul, la CGT ayant entrepris de se lancer dans quelques initiatives radiophonique à la même époque Outre sa longévité, quoique relative, – la radio a émis du 17 mars 1979 jusqu’au début de l’année 1981 – LCA se distingue par l’archivage d’une partie de ses émissions, déposées aux archives départementales de Seine-Saint-Denis.

S’appuyant sur ce matériau inédit, Ingrid Hayes fournit une étude passionnante sur cette expérience à bien des égards exception- nelle. LCA se voulait en effet la voix de « toute la population de Lorraine en lutte » et non seulement celle des militant-es CGT. S’inscrivant dans une stratégie politique qui consistait à s’appuyer sur l’alliance de la classe ouvrière et des classes moyennes, elle visait à peser sur une unité à la base permettant de surmonter la rupture du Programme commun survenue à l’initiative du PCF peu de temps auparavant. Concrètement, il s’agissait d’ouvrir largement les portes de la radio afin de marquer le soutien de l’ensemble de la population à la lutte pour la défense de l’emploi industriel du bassin. Bien entendu, dans l’esprit de ses initiateurs, ce projet ne pouvait que renforcer l’hégémonie du bloc CGT-PCF sur la région, à partir de sa position de représentant de la classe ouvrière. Très écoutée sur Longwy, la station devient vite autre chose que la caisse de résonance des derniers feux de la lutte pour la sidérurgie. La CGT avait embauché des journalistes professionnels chargés de l’animation de la radio. Ceux-ci ont largement ouvert l’antenne à celles et ceux qui le souhaitaient. Des femmes, des personnes sans emploi, des enseignant-es, des commerçant-es du bassin s’en sont saisi-es pour contribuer à créer un espace d’expression rare. On peut y entendre des conversations en arabe dans des émissions consacrées aux travailleurs immigrés. Des femmes y font part de maltraitances subies à la maternité locale. On ose y inviter Alain Krivine. On y débat de l’invasion de l’Afghanistan par l’armée soviétique... La radio est devenue au fil des semaines et des mois bien autre chose que ce que la CGT en attendait. Ses dirigeant-es décident de Quand une mettre étroite la nouvelle fin reprise brutalement équipe en main rouvre à l’aventure après l’antenne avoir dès licencié quelques juillet 1980, les mois journalistes. en plus opérant tard, la magie n’opère plus. Une radio étroitement cégétiste intéresse moins, l’audience s’érode et il est rapidement mis un terme définitif à l’entreprise.

Les circonstances douloureuses de la fin de l’expérience de LCA expliquent les mémoires partagées de ceux qui s’en réclament de loin en loin. Pour nombre de ses acteurs il est souvent resté l’idée d’une expérience lumineuse et libératoire, fort et unique, une sorte de Mai 68 différé. Pourtant, l’analyse minutieuse de ce qui s’est vraiment dit à l’antenne, faite ave beaucoup de nuances par Ingrid Hayes, montre que la portée émancipatrice de l’expérience est à relativiser : la parole féminine n’était pas si facile et, quand elle survenait, n’était pas toujours accueillie avec bienveillance, les immigré-es qui ont participé à l’aventure l’ont fait dans le cadre d’une « autonomie imposée ». Les journalistes voulaient clairement faire de la radio un instrument d’émancipation autant que de libre expression. Mais, en dépit de leur enthousiasme communicatif et de leur bonne volonté, les rapports de domination sont restés bien présents et lisibles à l’antenne, inscrits dans la répartition bien inégale des tâches, de la parole et plus encore de sa légitimité.

On peut s’interroger avec l’auteure sur la viabilité du projet initial, tiraillé entre la volonté de forger un nouvel outil de propa-gande et de donner la parole aux gens. Pourtant, le monde qui nous est donné à voir à travers cette étude paraît bien plus homogène que celui que nous connaissons. Un monde où nul ne doutait encore de la représentation d’une classe ouvrière unie, dont le caractère fantasmé ne cesse de transparaître à travers les échanges dont LCA se fait l’écho. L’hégémonie du PC n’y est encore guère remise en cause dans ce qui apparaît bel et bien comme un bastion « du parti » que beaucoup ne se donnent même pas la peine de nommer. Par cette étude fascinante, Ingrid Hayes nous donne à voir les fissures de ce monde désormais révolu. Pourtant, elle ne cesse de susciter de nombreuses interrogations tant cette histoire est riche de problématiques qui restent douloureusement actuelles.

STEPHANE MOULAIN


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