Il y a 100 ans : « ils ont assassiné Rosa ! » (1/2)

lundi 11 mars 2019  |  par  École Émancipée  | 

Apprenant la mort brutale de son amie et camarade, Clara Zetkin écrivait : « Pourrons-nous supporter de vivre sans Rosa ? Le tenter n’a pour moi qu’une signification : travailler et lutter au milieu des masses, avec les masses (…). Pour moi c’est là le testament de Rosa ».

Assassinée le 15 janvier 1919 à Berlin, Rosa Luxembourg est une figure essentielle du mouvement ouvrier, tombée il y a 100 ans aux côtés de Karl Liekbnecht pour ses idées révolutionnaires. Brillante intellectuelle et théoricienne marxiste, féministe, internationaliste militante, son autorité lui permet d’imposer ses arguments à de prestigieux dirigeants de la trempe d’un Lénine ou d’un Jaurès. Esprit libre et rebelle, emprisonnée à plusieurs reprises, toute son existence se confond avec la lutte des opprimé-es pour leur émancipation économique, sociale et culturelle.

Une jeune militante venue de Pologne

Rosa est née le 5 mars 1870 à Zamosc, petite ville située au sud-est de Varsovie, dans une famille juive peu pratiquante. Le père possède un commerce de bois qui assure des revenus corrects et réguliers à la famille qui, en 1873, déménage à Varsovie. La capitale polonaise est alors intégrée à l’Empire russe depuis le dépeçage territorial de la Pologne à la fin du XVIIIe siècle. Admise au lycée en 1880, Rosa s’y montre une brillante élève passionnée de botanique, de poésie et de littérature. C’est vers 1887 que la jeune Rosa Luxembourg semble avoir pris contact avec des militant-es socialistes d’une petite formation nommée Prolétariat. Traqué-es par la police tsariste, les militant-es de l’organisation doivent fuir. À 19 ans, Rosa quitte la Pologne et trouve refuge à Zurich. La Suisse accueille sur son sol des révolutionnaires de toutes les nationalités et de diverses sensibilités du mouvement ouvrier. Accueillie par des exilé-es allemand-es frappé-es par les lois anti-socialistes de Bismarck, elle s’inscrit aussitôt à l’Université où elle étudie les sciences naturelles. C’est sa rencontre avec Léo Jogiches à l’été 1889 qui fait basculer son existence. D’origine lituanienne, militant révolutionnaire confirmé et déjà plusieurs fois incarcéré, il gagne Zurich pour échapper à un bataillon disciplinaire. La rencontre entre Léo et Rosa est un coup de foudre réciproque. Elle aime son courage et son abnégation tandis que lui apprécie son intelligence et sa gaieté. Rosa se met à étudier le droit et l’économie, commence une thèse et plonge dans une lecture approfondie de Marx. En 1893, ils constituent ensemble un mouvement internationaliste polonais (le SDKP) qui édite un journal intitulé Cause ouvrière. Rosa Luxembourg refuse d’embrasser la cause du nationalisme polonais et inscrit son mouvement dans une ligne résolument internationaliste, faisant du déclenchement d’une révolution la tâche prioritaire. Elle commence à se faire un nom, obtient l’admission du SDKP à l’Internationale ouvrière en 1896, mais la répression décapite son mouvement en Pologne. Rosa décide alors, en accord avec Léo, d’orienter toute son énergie militante vers l’Allemagne.

L’oratrice et la théoricienne en guerre contre le réformisme

Elle acquiert la nationalité allemande par un mariage blanc avec un militant social-démocrate. Le SPD est alors le plus puissant parti socialiste d’Europe. Il s’appuie sur un réseau serré d’organisations syndicales, mutuelles et associatives et constitue une véritable contre-société. Rosa Luxembourg s’y sent aussitôt comme un poisson dans l’eau. Elle devient l’amie de Clara Zetkin et de Karl Kautsky, qui est alors l’un des dirigeants les plus en vue du socialisme européen. Au-delà de la militante révolutionnaire, Rosa est pétillante de vie, curieuse de tout, enthousiaste. Elle cuisine, peint, pratique la botanique et la musique, aime réunir ses ami-es pour discuter autour d’un bon repas. Elle refuse tout ascétisme militant et entend vivre pleinement. Bientôt, ses textes dans la presse du SPD lui assurent une grande notoriété. Le parti diffuse sa thèse de doctorat sur le développement industriel de la Pologne. Dans un parti de milliers de militant-es, mais pauvre en théoricien-nes, sa plume et ses idées se taillent rapidement la part du lion. Elle s’engage à corps perdu dans le débat initié par Édouard Bernstein qui, en 1898, propose une interprétation du marxisme tendant à éloigner le SPD de ses fondamentaux révolutionnaires. Pour lui, et contrairement aux idées de Marx dont il est pourtant l’exécuteur testamentaire, le capitalisme ne s’effondrera pas. En conséquence, la tâche de la classe ouvrière n’est plus de préparer une révolution imminente mais de conquérir le pouvoir légalement et graduellement. Dans une série d’articles, bientôt rassemblés en une brochure intitulée Réforme sociale ou révolution, Rosa Luxembourg lui répond avec ardeur montrant encore une fois son talent de polémiste. Elle y réaffirme sa conception matérialiste de l’histoire ainsi que le caractère nécessairement révolutionnaire de la lutte socialiste. Pour elle : « renoncer à la lutte pour le socialisme, c’est renoncer en même temps au mouvement ouvrier et à la démocratie elle-même ». Le congrès du SPD écarte les thèses révisionnistes de Bernstein donnant, un temps, à Rosa Luxembourg l’illusion d’un succès de ses conceptions. En quelques années, elle a acquis une audience spectaculaire et tient la dragée haute à tous les dirigeants masculins de l’Internationale socialiste. En 1903, elle est désignée membre du bureau de l’organisation internationaliste où elle côtoie Édouard Vaillant ou Jean Jaurès dont elle devient l’amie et la traductrice des discours, mais avec qui elle n’hésite pas à polémiquer lorsque celui-ci défend l’entrée des socialistes français dans un gouvernement bourgeois entre 1899 et 1902.

Animatrice de l’aile gauche : minoritaire dans le SPD

L’éclatement d’une révolution en Russie en janvier 1905 interpelle Rosa qui suit les événements avec passion. Elle écrit des articles précis et engagés dans le journal du SPD puis, rejoignant Léo Jogiches déjà sur place, se rend à Varsovie munie d’un faux passeport. La vague révolutionnaire a déferlé sur la Pologne russe et Rosa Luxembourg tente de trouver sa place, au cœur de l’événement. Alors que le mouvement reflue de toutes parts, elle est arrêtée en mars 1906 et incarcérée avec Léo dans des conditions très difficiles durant un peu plus de trois mois. La direction du SPD proteste, négocie avec les autorités tsaristes et, après le paiement d’une caution, elle est libérée mais assignée à résidence en Finlande. C’est là qu’elle rédige son texte Grève de masse, parti et syndicat. Tirant les leçons de ce qu’elle a vu en Pologne, notamment l’émergence des conseils ouvriers comme organes révolutionnaires de masse, elle considère la perspective d’une grève générale contrôlée par les travailleurs et travailleuses comme la grande nouveauté de la période qui s’ouvre et comme l’arme majeure dont disposent les salarié-es pour se débarrasser de leurs chaînes. Elle prend ses distances avec toute conception avant-gardiste : « toute véritable grande lutte de classe doit se fonder sur le soutien et la participation des masses les plus larges ; une stratégie qui ne tiendrait pas compte de cette participation, mais qui n’envisagerait que les défilés bien ordonnés de la petite partie du prolétariat enrégimentée dans ses rangs, serait condamnée à un échec lamentable ». Elle défend son point de vue au congrès de Mannheim où la majorité du SPD refuse de faire de la grève générale un élément central de son corpus doctrinal. Rosa Luxembourg commence alors à comprendre que les dirigeants du SPD, dont son ami Karl Kautsky, sont certes révolutionnaires en paroles mais bel et bien réformistes dans les faits. Elle garde cependant des illusions en brocardant une direction trahissant une base militante forcément anticapitaliste. Désormais minoritaire dans son parti, séparée de Léo Jogiches, Rosa est cantonnée à la formation militante. Elle enseigne l’histoire du socialisme et l’économie politique à l’école du SPD où ses qualités de pédagogue font merveille auprès d’auditoires ouvriers passionnés. Elle tente une relecture théorique de l’œuvre de Marx en intégrant à sa réflexion la question du colonialisme et de l’impérialisme qui sont à l’œuvre dans les divisions qui déchirent déjà le continent et menacent la paix entre les peuples. Elle publie ses réflexions en 1913 dans L’accumulation du capital, ouvrage qui suscite un vaste débat en Allemagne et dans tout le mouvement socialiste européen.

À suivre...

Julien GUERIN


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