Collège Gisèle Halimi : bousculade et enthousiasme !

mardi 5 mars 2019  |  par  École Émancipée  | 

Depuis 2010, un collectif de professionnel de l’EN a réfléchi à un projet particulier pour l’ouverture du 6ème collège public de secteur à Aubervilliers (93). Ce projet s’est petit à petit concentré autour de deux grandes idées : élaborer un collège à la fois coopératif et polytechnique.

➠➠ Coopératif, en ce sens que les élèves comme les adultes du collège sont amenés au sein de conseils hebdomadaires d’enfants et/ou d’adultes à participer à l’élaboration des décisions collectives et à leur mise en œuvre. Coopératif aussi, dans l’idée de favoriser le co-enseignement entre adultes de différentes disciplines et de différents métiers et de favoriser la mise en œuvre de projets et d’activités proposées par les élèves eux-mêmes.

➠➠ Polytechnique, c’est le projet de mettre en œuvre les programmes de l’éducation Nationale en s’appropriant d’autres outils que cahiers, manuels et stylo : cours de 1h30 permettant des activités variées, ainsi qu’ateliers cuisine, ateliers réparation de vélo, ateliers bidouille informatique…

En 2016, le dialogue avec le Rectorat et la DSDEN aboutit à la signature d’un contrat avec la CARDIE (Cellule Académique de Recherche et Développement de l’Innovation). Le Collectif 2cpa travaille désormais à une utopie devenue concrète, avec l’EN et avec le CD.

Rentrée 2018 : des retards

Dès la rentrée, nous faisons face à une triple problématique : ouvrir un nouveau collège et mettre en œuvre l’expérimentation, dans un bâtiment temporaire. Les préfabriqués eux-mêmes ne sont pas prêts pour la pré-rentrée. À ce jour, on nous annonce la livraison du bâtiment définitif au printemps 2019.

Le mobilier et le matériel pas vraiment commandés ne correspondent pas aux listes établies en novembre 2017 ou en juillet 2018 par le Collectif. Nous faisons la rentrée dans les cartons, qui nous servent à fabriquer des étagères, mais sans manuels. La cour est petite, le préau minuscule, certaines salles prennent encore l’eau en janvier. Pas de gymnase, pas de couloirs, pas de hall, pas d’espace d’affichage. Le CDI, meublé en novembre, est délocalisé. Il n’y a pas de cantine dans le collège temporaire : les élèves déjeunent chaque midi dans l’école primaire voisine et nous nous contentons du micro-ondes en « Salle des adultes ».

Côté recrutement, tous les ATTE sont nommé-es sauf un-e. Ils/elles sont volontaires et enthousiasmé-es par rapport au projet, mais l’organisation de leur service, entre le site du collège et l’école primaire pour la cantine, complique les choses.

Les AED sont recruté-es dans les premières semaines de septembre. Les profs aussi : sur les 18 postes prévus par la DHG, seuls 14 ont été créés et mis au mouvement ; sur 22 enseignant-es, 5 ne sont pas nommé-es à la rentrée. Des contractuel-les arrivent petit à petit sur les postes non pourvus et les bmp jusqu’à fin septembre. Sur la quarantaine de personnels, tous corps confondus, une dizaine est issue du Collectif (ATTE, aide à la direction et enseignant-es).

Les conditions de travail des adultes et des élèves depuis septembre ne facilitent pas l’ouverture du nouvel établissement, ni la mise en œuvre du projet d’établissement.

Malgré tout, un enthousiasme créatif réel

Et pourtant dès le début, l’équipe semble majoritairement intéressée par le projet élaboré par le Collectif 2cpa.

Notre petite équipe confronte ses idées et ses points de vue chaque semaine dans un conseil d’adultes dont les institutions prennent forme : il permet parfois au malaise professionnel de surgir mais aussi de dépasser collectivement les embûches et de construire la suite.

La cohésion de l’équipe face aux difficultés matérielles et pédagogiques rencontrées est assez inédite avec la volonté de gommer les frontières entre les différents métiers.

Le déroulement type d’une semaine

Tous les élèves entrent et sortent à la même heure. Cette régularité semble avoir des effets positifs (à confirmer) sur l’absentéisme. Les élèves arrivent au collège chaque matin entre 8h et 8h15 et sont invité-es à participer à des ateliers de 35 minutes avant de commencer leurs premiers cours. Inspiré de Clisthène, il s’agit d’un sas entre le dedans et le dehors qui permet de lancer la journée de travail avec des activités sans enjeux scolaires.

Les élèves ont ensuite deux cours d’1h30 séparés d’une récréation. Les temps de cours rallongés permettent de supprimer les intercours, moment de tension pour tout. tes, particulièrement difficiles à gérer pour la vie scolaire. Ils permettent aussi que les élèves aient le temps de s’installer dans les activités et les apprentissages.

Nous disposons d’une pause méridienne de 2h qui est encore l’occasion de proposer d’autres ateliers compris dans nos services. Les cours supplémentaires (latin, arabe en 6ème, français renforcé pour les ex-allophones) ont lieu au même moment.

L’après-midi, les élèves n’ont qu’un seul cours d’1h30, de 14h15 à 15h45. à l’issue de la récréation, ils et elles se rendent en groupe de Travail Individualisé d’environ 18 élèves de différentes classes de 6ème et 5ème (dans les années à venir, avec l’ouverture des niveaux de 4ème et de 3ème , ce seront des élèves des quatre niveaux d’une même « maison »). Ce temps de TI, encadré par des personnels de statut divers, permet aux élèves de faire leurs devoirs ensemble ainsi que de mener des projets personnels ou de rattraper leurs cours. S’y développe une culture de la coopération. Le TI s’achève par un temps de nettoyage et rangement de la salle : toutes les salles sont équipées de balais et lavettes. La responsabilité de l’état de l’établissement s’efforce d’être collective. Les élèves finissent leur journée à 17h05.

Au quotidien, nous tentons de permettre à chacun-e de trouver sa place, adulte comme élève, au travers des cours, des ateliers, du temps d’accueil, des temps de travail individualisé trois fois par semaine, mais aussi d’un conseil d’élève chaque vendredi. Celui-ci permet aux élèves de conclure leur semaine en échangeant sur la vie en classe et au collège et de faire leur propositions pour en améliorer le fonctionnement collectif.

Les quelques 250 élèves du collège Gisèle Halimi vivent avec nous nos tâtonnements pour survivre au mieux face aux difficultés que pose ce collège en préfabriqués. Ils profitent aussi d’une équipe débordant d’énergie, de réflexion et d’envies. Avant les vacances d’automne, nous leur avons proposé un voyage coopératif sur l’île d’Arz avec l’école de voile des Glénans : plus de 220 élèves ont pu participer à l’un des trois séjours couplés avec trois semaines interdisciplinaires à Aubervilliers. L’occasion pour l’ensemble de l’équipe de mettre en place des projets aussi divers que variés pour découvrir d’autres manières d’apprendre et de construire leurs les savoirs : « L’Auber-plogging artistique », « Fabrique ton carnet de voyage », « Cartes et navigation astronomique : géo-positionnement moderne et historique », « Création de bandes dessinées », « Biodiversité à Aubervilliers » etc.

Les séjours ont également permis de donner corps aux trois « maisons » qui devraient par la suite servir d’intermédiaire entre le conseil d’élèves par classe et l’assemblée de collège.

Et maintenant…

Nous sommes le seul établissement de France à avoir obtenu d’être classé REP + dès la rentrée, en dehors de toute renégociation de la carte de l’éducation prioritaire, mais cela n’est pas suffisant. En effet, ce classement ne permet pas de répondre aux besoins d’un collège de secteur d’une des villes dont les habitant-es sont les plus pauvres de France. Ce classement se résume essentiellement à une prime, dont sont d’ailleurs privé-es les AED, et à une pondération pour les enseignant-es, dont l’effet est réduit à néant par le quota d’heures supplémentaires imposées à l’EPLE. Nous avons besoin de personnels en plus, pour créer des groupes de travail individualisé de taille suffisamment réduite, pour développer la co-intervention et les ateliers, pour la Vie Scolaire, pour la co-formation. Nous avons besoin de temps banalisés réguliers pour le bon fonctionnement du collège (élaboration du règlement intérieur et des modalités d’évaluation, partage de pratiques pédagogiques et éducatives).

Nous tentons d’innover au quotidien mais les moyens du bord ne sont pas suffisants, le gouvernement prône l’autonomie des établissements, dans une acception très limitée. Or, l’autonomie doit avant tout être celle qui nous permet de penser nos métiers ensemble au quotidien et celle que nous ferons acquérir à nos élèves.

Ce qui s’élabore au collège Gisèle Halimi ouvre des pistes pour un fonctionnement coopératif entre tous les personnels, direction comprise, et non une collaboration. Pourrons-nous un jour obtenir une direction issue de l’équipe et revenant à l’équipe, comme l’avait prévu le projet initial ?

Pour l’instant, nous avons à construire la routine qui permettra aux élèves de construire leur univers de travail : confortable, collectif et créatif.

Même si tout nous paraît urgent, nous devons être assez patient-es pour laisser nos institutions (conseil d’adultes, conseil d’élèves, TI, temps d’accueil, médiation, cercle restauratif…) se créer et vivre, pour laisser à chacun-e la place d’inventer et de déployer ses manières de travailler entre élèves et adultes.

À nous d’être à l’écoute, de réfléchir face aux différences de statuts et de salaires au sein du collège, pour trouver des solutions afin que le travail de chacun-e s’épanouisse et que le Collectif à l’origine du projet se fonde au sein de la communauté éducative du collège Gisèle Halimi. ●

Isabelle Darras, Séverine Labarre et Nicolas Beaujouan


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