Trois questions à Claire Guéville, responsable du secteur lycée au snes-fsu

mardi 5 mars 2019  |  par  École Émancipée  | 

En quoi les réformes en cours du lycée et du bac vont-elles renforcer les inégalités sociales et territoriales entre élèves  ?

Si on s’attache aux discours ministériels, les réformes des lycées et du Baccalauréat offriraient désormais aux élèves la liberté de choisir leur avenir via des « parcours individuels » construits dès la classe de Seconde. C’est une vision de la société qui fait de l’élève un « entrepreneur de lui-même », et dans laquelle le cadre commun et les solidarités deviennent non seulement secondaires mais sont vues comme des freins, des rigidités ou des entraves à la réussite du projet individuel. Dans cette perspective, seule compte la capacité de chacun à investir dans son « capital humain », dans un système de concurrence généralisée. Concrètement, cette logique amène les élèves à une spécialisation précoce qui fonctionne comme un piège pour ceux qui disposent de moins de ressources ou de réseaux.

L’organisation prévue pour le lycée général est assez emblématique d’un « parcours » de formation dont les ressorts sont masqués sous le discours séduisant de la liberté de choix. Dans la voie générale, les séries sont remplacées par un système qui articule les enseignements communs à des spécialités. On constate que l’implantation des enseignements de spécialité, déterminants pour l’orientation post-bac, cristallise et renforce les inégalités déjà existantes. Les lycées ruraux, les petits établissements ou les moins favorisés socialement ne pourront pas assurer le maximum de possibilités de parcours. Pour enrichir sa formation, la lycéenne ou le lycéen sera condamné à aller voir ailleurs pour une partie de ses enseignements, dans un autre lycée, en visioconférences ou au CNED. C’est bien une autre vision de l’école qui est à l’œuvre car se met en place un lycée plus flou, moins lisible qui mettra en difficulté les familles les plus éloignées du système scolaire.

Quels sont les premiers effets de la réforme de l’entrée dans le supérieur sur les jeunes ?

Avec la loi Orientation et réussite des étudiants, la boîte de Pandore de la sélection a été ouverte, et les enseignant-es de lycée sont devenus malgré eux les artisans de cet écrémage via les avis portés sur la fiche Avenir. Engagement, motivation, capacité à réussir dans chacune des formations demandées : l’évaluation du dossier de candidature a valoriseé l’extrascolaire et surtout s’est voulue prédictive sur le devenir de l’élève. Le nouveau bac, qui réduit l’examen national à cinq épreuves terminales et tout le reste en contrôle continu et épreuves locales, conditionne la valeur du diplôme au lieu et à la réputation du lycée d’origine, et l’on imagine bien combien cela conditionnera aussi les critères de sélection pour la poursuite d’études.

Les « attendus » du supérieur se sont donc transformés en obstacles parfois infranchissables pour le commun des bachelier-ères, et plus encore pour les bachelier-ères technologiques et professionnels. Les bachelier-ères les plus socialement défavorisé-es ont été les plus en difficulté pour accepter des affectations à la fois, tardives, hors vœux et lointaines. Les ministères pourront toujours affirmer que « tous les bacheliers qui le souhaitent » sont affectés mais ce n’est pas forcément dans la formation souhaitée et surtout, c’est au prix de défections bien plus nombreuses.

Quelles seraient les mesures nécessaires pour réamorcer la démocratisation scolaire ?

On voit bien que les projets actuels vont à rebours des objectifs d’élévation générale des qualifications qui ont dominé les politiques publiques ces 70 dernières années. Sans l’assumer vraiment, le gouvernement organise une régression historique et cherche à convaincre la moitié des jeunes qu’il n’ont pas leur place dans l’enseignement supérieur. L’urgence politique exige d’abord d’obtenir l’abandon de toutes ces réformes. Il est impératif de prendre le temps de construire un autre lycée pour tous les jeunes jusqu’à 18 ans. Garantie d’une éducation prioritaire pour les lycées qui le nécessitent, diversité de l’offre de formation, repenser les voies et les séries dans une perspective réellement démocratisante avec un baccalauréat renforcé comme diplôme national et premier grade universitaire, voilà un ensemble de chantiers qui auraient du sens !

Propos recueillis par Mary David et Véronique Ponvert


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