Elections professionnelles Au-delà d’une stabilité apparente...

samedi 23 février 2019  |  par  École Émancipée  | 

Les élections professionnelles se sont déroulées dans un contexte d’offensives continues contre les services publics et ses agent-es et de mobilisations sociales « hors du champ syndical » (Gilets jaunes) qui influent sur les résultats.

Avec un taux moyen de participation de 49,8 %, ce sont seulement 2,5 millions des agent-es concerné-es qui ont voté. La participation est en recul de 3 points par rapport aux dernières élections de 2014.

Il faut voir dans ce faible intérêt les conséquences d’une forme de désespérance sociale d’une partie des salarié-es face aux reculs sociaux continus dont ils sont l’objet, avec soit de faibles capacités syndicales de réaction, soit sans victoires syndicales après une mobilisation. Et ce, alors que se développait malgré tout la révolte sociale des Gilets jaunes, en dehors de tout cadre syndical ! La généralisation du vote électronique, renvoyant chaque salarié-e à un face à face individualisé avec son ordinateur au moment du choix, accentue certainement cette distanciation par rapport aux collectifs de travail. D’une manière générale et globale, on note donc une distanciation d’une bonne moitié des salarié-es des FP d’avec la « chose syndicale », que ce soit dans la représentativité institutionnelle ou le choix d’orientation « politique », à l’image de ce qui existe dans la sphère du politique où la crise de représentation est à son summum (voir le « dégagisme » des élections de 2017).

À l’échelle des 3 versants de la fonction publique, les variations de résultats pour les principales organisations sont faibles, mais significatives (2014-2018) : CGT de 23,1 % à 21,8 % ; CFDT de 19,3 % à 19 % ; FO de 18,6 % à 18,1 % ; UNSA de 10,4 % à 11,2 % ; FSU de 7,9 % à 8,6 % ; Solidaires de 6,8 % à 6,4 % ; CFTC de 3,3 % à 2,9 % ; CGC de 2,9 % à 3,4 % ; FA-FP de 2,9 % à 3,5 %. Seules gagnent des voix la FA-FP, la CGC et la FSU. C’est ce qui lui permet de gagner un troisième siège au Conseil commun de la FP.

Pour les syndicats qui partagent une orientation « de lutte ou de transformation sociale » et qui se retrouvent le plus souvent ensemble, on a une nouvelle baisse de la CGT (tout en restant première avec 3 points d’avance sur la CFDT), une petite hausse de la FSU et une petite baisse de Solidaires. FO perd aussi, en retrouvant son score de 2011. Pour le syndicalisme ouvertement accompagnateur des politiques gouvernementales et patronales (CFDT, CFTC, CGC et UNSA), on a globalement une légère progression. On retrouve cette tendance aux niveaux plus particuliers de la FPE (-1,9 pts pour CGT/FO/FSU/Solidaires) et de la FPT (-1,6 pts), même si globalement, ces quatre syndicats restent à 55 %.

C’est la confirmation d’une tendance lourde qui a même vu, suite à ces élections, la CFDT passer devant la CGT au plan interprofessionnel. Il faut y voir une conséquence de l’érosion constante des « bases syndicales » classiques de la CGT, liée notamment aux modifications structurelles du salariat. Laurent Berger aura la « légitimité du premier » pour s’afficher comme interlocuteur incontournable du pouvoir et du patronat. Jusque-là, bien que rejetée par les pouvoirs en place et la pensée dominante, la CGT s’appuyait sur sa première place pour se faire entendre. Cela risque d’être plus difficile aujourd’hui.

Depuis quelque temps, dans une situation générale peu favorable aux idées et projets alternatifs émancipateurs, le syndicalisme de transformation sociale est en difficulté. Il n’est pas arrivé à montrer aux salarié-es son efficacité à s’opposer aux attaques libérales de droite ou de « gauche », accentuant le repli des idées d’égalité, de justice sociale, de conscience et d’actions collectives. Ne voyant venir rien de crédible du côté de la transformation sociale, une bonne partie des salarié-es se rabat alors sur le « tout petit peu » que cherchent à promouvoir les adeptes de l’accompagnement social, dans une illusion « réaliste », et ce, même s’ils n’ont pas grand-chose à se mettre sous la dent avec Macron. Cela pour les salarié-es qui accordent encore du crédit au syndicalisme. Les autres se réfugient dans l’abstention (majoritaire aujourd’hui) voire pour certain-es cèdent aux sirènes de l’extrême droite sur le terrain politique…

Jusque-là, ce « syndicalisme d’accompagnement » n’a pas réussi à présenter un pôle unifié, structuré et stable, qui serait un outil formidable pour tout pouvoir en place afin de mettre en musique chez les salarié-es les politiques libérales. Mais la première place de la CFDT peut faire bouger les choses.

Avec une place encore très importante du « syndicalisme de lutte », (et c’est une forme d’exception à l’échelle européenne), la « spécificité » du syndicalisme français demeure. Mais, bien qu’encore fort, on a un « syndicalisme de lutte » affaibli et divisé. L’enjeu, dans les mois qui viennent, c’est que celui-ci soit capable de trouver les ressources pour engager réellement une réflexion commune sur ses difficultés actuelles à trouver l’oreille des salarié-es, sur la nécessité de trouver une voie pour avancer vers une unité durable et structurelle.

La FSU a un rôle à jouer dans cette situation : son histoire, ses mandats lui confèrent une légitimité pour être écoutée. Pour cela, il faut qu’elle sorte d’une posture illusoire cherchant à rassembler « tout le syndicalisme » et se consacre au rassemblement du syndicalisme de transformation sociale. Elle sort de ces élections professionnelles avec un bilan mitigé : elle conquiert un 3ème siège au Conseil commun mais ne reconquiert pas sa première place dans la FPE, elle progresse dans la FPT mais ne voit pas sa représentativité nationale reconnue, elle reste largement première dans l’Éducation mais recule quand même, avec une part des voix venant de l’éducation qui continue de monter dans son score général… Autant de questions qui l’interrogent sur son avenir et sont à aborder à l’occasion de son congrès, en lien avec le débat décisif sur l’avenir du syndicalisme de transformation sociale.

Ayons conscience que ce qui se passe avec la mobilisation des Gilets jaunes est aussi un défi pour tout le syndicalisme de lutte et que ne pas y répondre est une façon de choisir de mourir.

Laurent Zappi


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