Interview de Camille Taillefer : Changer le regard sur les banlieues

mardi 8 janvier 2019  |  par  École Émancipée  | 

ÉÉ : ce livre paraît près de 15 ans après Les territoires perdus de la république. Il se présente à la fois comme une réponse et aussi comme une volonté de mise à distance des polémiques. Pouvez-vous nous en expliquer la généalogie ?

Camille Taillefer : ce livre n’est pas pensé comme une réponse aux Territoires perdus. Il prend position dans un débat beaucoup plus large sur la place et les rôles de l’école, sans les dissocier ni du social ni du pédagogique. Il est né d’une volonté collective de dire une réalité trop rarement entendue, depuis des territoires trop rarement écoutés. D’une rencontre d’envies et de ras-le-bol.

Envies de partager les réussites, les fiertés qui nourrissent le désir d’aller en classe, à la rencontre de nos élèves années après années. Et ras-le-bol de professionnel-les de l’éducation lassé-es de se voir reprocher d’avoir abandonné un idéal républicain aux extrémismes et communautarismes, par « laxisme » ; et en même temps de ne pas faire assez pour rétablir l’égalité, inverser les dominations, changer la société… Sommé-es de faire de preuve de professionnalisme, tout en étant accusé-es de « pédagogisme » !

Benoit Falaize nous a donc demandé de raconter notre métier au plus près de la classe. De dire notre réalité, pour battre en brèche les idées reçues sur une supposée école de la faillite, aux renoncements négociés sur le dos des savoirs et de l’exigence intellectuelle. De rappeler que là comme ailleurs enseigner est un métier, que l’acte de pédagogie est difficile, qu’il oblige à cultiver le doute et la remise en question, et que nous refusons de le voir résumé à des recettes ou à des procédures standardisées, validées par des évaluations «  scientifiques ».

ÉÉ : le livre est fait de témoignages mis en perspectives par des textes d’intellectuel-les, avec une place originale accordée aux élèves et à leur parole. La parole de l’élève permetelle de déminer les polémiques stériles ?

C. T : la parole des élèves a été tout de suite au cœur du projet du livre. Trop souvent on parle d’eux-elles à leur place, à l’école leurs paroles sont corrigées, évaluées, jugées… Ici, cette parole est légitime, a priori. Ce sont nos concitoyen-nes, avant que d’être des élèves ! Il faut entendre leur parole, l’écouter, et en partir pour construire avec eux un parcours d’éducation, d’émancipation. En reconnaissant la subjectivité de chacun-e. En cela le livre est politique. Il pose les conditions d’une émancipation, tout en affirmant que l’école parvient à déjouer les préjugés, à faire mentir les statistiques. Il faut le dire, pour ne pas qu’elle soit détruite avec la complicité silencieuse de ceux qui la font.

ÉÉ : c’est un ouvrage qui prend de plein fouet la question politique. La réponse aux controverses politiques et médiatiques passerait donc par la remise en avant de l’expertise professionnelle ?

C. T : oui, nous saisissons à bras-le-corps la question du politique ! Comment et avec qui décidons-nous de faire République ? Il est politique par la vision de l’école qu’il défend, par notre engagement dans notre métier, dans les territoires où nous enseignons, où nous vivons parfois aussi. Les auteur-es se retrouvent sur la volonté de changer les regards sur les élèves comme sur les territoires populaires, et sur les enseignant-es qui y travaillent. En rappelant qu’il faut toujours traiter ensemble la question scolaire, la question sociale et la question citoyenne. Cet engagement dans la cité réside aussi dans le refus des caricatures, des raccourcis, des solutions toutes faites. C’est ce qui me frappe dans la déferlante #pasdevagues. Je ne suis pas surprise de lire ces témoignages, mais je suis en colère qu’on ne réponde pas par la pédagogie.

L’institution a les moyens de répondre en Éducation nationale, en faisant le boulot à partir de ces situations qu’il ne faut pas taire ou cacher, qu’il faudrait au contraire saisir comme point de départ d’un travail pédagogique d’élaboration de savoirs ou de « savoirs être  ».

ÉÉ : certes, ce sont des « territoires vivants » qui sont aussi abandonnés par les pouvoirs publics. Quelles pistes urgentes sont suggérées pour remédier à ce problème ?

C. T : ce livre n’est pas un programme politique pour les banlieues. En revanche, réussir à « changer le regard sur » constitue un point de départ indispensable à l’élaboration de politiques qui s’adressent réellement aux habitant-es de ces territoires. Les politiques d’éducation prioritaire ont eu pour effet pervers une stigmatisation des établissements, et des élèves qui les fréquentaient. Or ces territoires sont une richesse pour la France ! Le travail au plus près des territoires et de ses acteurs permet en ce sens des résultats remarquables (cf l’article de JD Peyret). C’est donc un livre d’engagement, de travail et d’espoir. Comme conclut Eric Favey, « mais qui veut renoncer ? »

Propos recueillis par Véronique Ponvert


Navigation par Thèmes