À propos des « Territoires vivants de la République » (Éd. la Découverte)

mardi 8 janvier 2019  |  par  École Émancipée  | 

« L’école est le lieu de la renégociation perpétuelle du contrat social » (1) enseignant-es sont à ce titre des militant-es, elles et ils sont aussi réalistes : pas de vision angélique, pour faire part de leurs difficultés, de leurs erreurs, et aussi de leurs échecs. Camille (interview cicontre) relate un projet ambitieux, sans taire pour autant que pour certain-es, cela n’a pas fonctionné, et que, partant de là, cette mise à l’écart a même ajouté à leur disqualification. (page 271)

« Ils sont, ici comme ailleurs, des enfants, des adolescents »

Cette phrase (issue de l’introduction rédigée par les auteur-es) résume à elle seule deux axes essentiels du travail mené : un travail d’éducation pour contribuer à la formation des individus, et un travail exigeant en direction des jeunes, car, « ici comme ailleurs », l’école se doit de permettre le même accès aux savoirs. Sans démagogie, tous les récits témoignent de cette ambition pour ces jeunes de banlieue : quand un-e enseignant-e reconnaît qu’il doit lutter contre ses propres représentations pour empêcher les discriminations et les préjugés de s’insinuer dans ses pratiques d’enseignement, bien malgré lui-elle, c’est à tou-tes les lecteurs-trices que ce discours fait écho… Cette question en entraîne une autre, celle de la finalité de l’école : loin des logiques d’employabilité ou de compétition imposées par l’école actuelle, une école sélective au service du libéralisme, au fil de la lecture se dessine nettement le projet d’une école émancipatrice, qui permet à chacun-e de trouver sa place dans la société, de la trouver au sein même de la classe, et de pouvoir agir sur le monde.À cette fin,les enseignant-es ne font l’impasse sur aucun sujet auquel ils ont à se «  frotter ». Les questions vives ne sont pas éludées : la religion comme la laïcité, l’histoire et la commémoration,

Depuis plus de 20 ans, les banlieues populaires – leur jeunesse, leur violence – alimentent les fantasmes et participent d’une « fracture » sociale et culturelle ancrée ; ces territoires, souvent les plus pauvres, concentrent certes de nombreuses difficultés, mais ils sont aussi et surtout stigmatisés par un discours qui les disqualifie. Ainsi, en 2002, paraissait Les territoires perdus de la République, au titre évocateur. Le livre Les territoires vivants… est bien plus qu’une réponse:c’estunautrediscours,unregard différent, volontariste et progressiste. Le regard se pose sur la jeunesse, mais aussi sur l’acte d’enseigner des personnels résolument engagé-es dans cette mission. Le discours réhabilite l’école des banlieues et, à travers elle, l’école dans son ensemble.

Benoît Falaize coordonne cet ouvrage qu’il définit ainsi : « c’est un livre pensé et élaboré collectivement (…) qui souhaite offrir un regard équilibré sur les banlieues, sur la jeunesse française et sur le travail des enseignants » et il ajoute que, oui, « l’école fait son travail ».

En cela,, il s’agit d’un hommage aux enseignants et à leur engagement. Le livre se présente comme un ouvrage de sociologie, il fait se succéder des récits d’expériences pédagogiques, réunies autour d’un même thème, et ponctués, en fin de chapitre, par un texte en «  contrepoint » signé par un-e théoricien-ne qui permet de prendre distance et hauteur. Cette architecture en fait un récit agréable à lire, très varié. Si les expériences relatées sont différentes, elles ont des points communs : elles témoignent toutesdel’engagementdesenseignant-es auprès de la jeunesse. Engagé-es à donner accès à l’autre côté des banlieues, à la complexité du monde  ; engagé-es à faire céder les barrières sociales, culturelles ; engagé-es à surmonter les préjugés et les déterminismes. Si tou-tes ces

le sexisme ou l’orientation sexuelle, tous ces sujets s’invitent dans la classe. Ce sont aussi ces débats qui font que l’école est un espace politique où se révèlent, et se combattent, les pouvoirs et les dominations. Dans tous ces récits, la place de l’échange et de la confrontation est absolument centrale, les élèves ont la parole et sont écouté-es, c’est un des leviers de leur émancipation. (2) L’exhaustivité étant impossible,certaines zones restent dans l’ombre à l’issue de la lecture : quel est le sort des élèves qui pourraient se reconnaître dans ces récits mais qui ne sont pas scolarisés dans ces territoires ? Quelle est l’attention qui leur est portée, où s’arrête l’école de la « République » ? Un autre aspect relève aussi d’un angle mort, c’est celui du poids de l’institution : injonctions, surplomb, autorités de contrôle… de quoi y perdre, de façon légitime, le souffle nécessaire à la réalisation de projets parfois. Il n’en reste pas moins que Territoires vivants est un livre en l’honneur des enseignant-es, grâce auxquel-les s’impose la confiance en l’école et en l’avenir de la jeunesse.

Véronique Ponvert

1) Page 275, Camille Taillefer (voir entretien ci-contre).

2) Page 291. Contrepoint, Fabien Truong, sociologue, page 291. « Garantir le droit à l’expression de l’outrance. Car ce que d’aucuns tendent à considérer comme une ligne rouge n’est au fond que la ligne de départ. La seule existante pour qui considère un jeune comme un véritable interlocuteur ».


Navigation par Thèmes