Quatre questions à Jean-François Claudon : Paul Lévi, une figure révolutionnaire méconnue

mardi 27 novembre 2018  |  par  École Émancipée  | 

Jean-François Claudon, militant syndical du SNES-FSU, professeur
d’histoire est coauteur d’une biographie récente du militant
révolutionnaire allemand Paul Lévi. Ami et avocat de Rosa Luxemburg,
dirigeant unitaire du Parti communiste allemand, ce militant trop
méconnu méritait de sortir de l’ombre.

École Émancipée. Qui était Lévi ? Quels
furent son parcours et son itinéraire poli-
tique ?

La mémoire militante a injustement oublié ce révolutionnaire, qui
soutient pourtant la comparaison avec les « monstres sacrés » du
mouvement ouvrier. Son parcours politique singulier résume presque à
lui seul les espoirs, les drames et les désillusions de
l’après-guerre. Lévi n’a pas fait moins que de jouer un rôle dirigeant
dans tous les partis ouvriers allemands... dont il a parcouru le
spectre dans les deux sens en moins de cinq ans !

En 1914, Lévi n’a déjà rien d’un second couteau. Le jeune avocat
défend Rosa Luxembourg inculpée par la justice militaire pour ses
propos contre la boucherie imminente et devient un cadre de la gauche
pacifiste du SPD. Quelques semaines après la déclaration de guerre,
Lévi, bouleversé par le ralliement du parti à l’Union sacrée, se
ressaisit et cherche à en regrouper la gauche. Sans le savoir, il
devient spartakiste. Mais, en 1916, un séjour de convalescence en
Suisse fait également de lui un Bolchévik ! Par l’entremise du
fantasque Karl Radek, il se rapproche en effet de la gauche
internationaliste en exil et se lie d’amitié avec Lénine. Si Lévi se
dit alors favorable à la création d’un parti regroupant uniquement les
révolutionnaires, il accepte, par discipline, de rentrer dans le
Parti social-démocrate indépendant (USPD), un mouvement de masse
relativement informe qu’ont fondé au printemps 1917 les leaders de
l’opposition exclue par la direction chauvine du SPD.

Rentré en Allemagne et libéré de ses obligations militaires, il
contribue à reconstruire l’organisation spartakiste berlinoise
décapitée par l’échec des grandes grèves de janvier 1918. Survient
alors la Révolution de novembre. Lévi est le n° 3 de la Ligue spar-
takiste, juste derrière Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Quand, fin
décembre, la Ligue décide de quitter l’USPD, qui a si longtemps Rosa
Luxemburg Karl Liebknecht couvert les agissements des ministres « 
socialistes », il est désigné comme l’un des orateurs principaux du
congrès. S’il échoue à faire adopter par la base – constituée de
jeunes gens persuadés que le pouvoir est au bout du fusil – son
rapport appelant les communistes à participer aux élections à
l’Assemblée constituante, il est nommé à la direction du jeune Parti
communiste (KPD).

Il en prend même la tête après la « semaine sanglante » de
janvier 1919, lors de laquelle Rosa et Karl sont assassinés par la
soldatesque pour le compte du gouvernement « socialiste ». Lévi
parvient à retisser les liens entre noyaux militants dans la clan-
destinité. Cette lutte pour la survie du parti le persuade qu’il
faut rompre avec l’aile gauchiste qui confond prise du pouvoir
et vulgaires tentatives de putsch. Au congrès d Heidelberg,
l’opposition est mise à la porte sans ménagement. Lévi, presque
à son corps défendant, est le chef d’un parti convalescent, mais
qui peut enfin se tourner vers les masses.

Lévi, membre de tous les partis de la gauche allemande,
et ce dans les deux sens. C’est-à-dire ?

Le leadership de Lévi sur le KPD est de courte durée. Il accomplit
pourtant une véritable prouesse en se rapprochant de l’USPD qui évolue
nettement à gauche tout au long de l’année 1920. Pour Lévi, il faut
gagner la gauche des Indépendants au communisme, en leur proposant
systématiquement une unité d’action qu’il n’hésite pas à étendre aux « 
majoritaires » malgré la politique menée par la direction du SPD. Dans
« Le gauchisme, la maladie infantile du communisme », Lénine dit tout
le bien qu’il pense de cette tactique nouvelle. À Halle, fin 1920, la
majorité de l’USPD vote pour l’adhésion à la III e Internationale. La
fusion du petit KPD avec l’imposante gauche indépendante est actée
quelques semaines plus tard.

La position de Lévi, nommé co-président du parti unifié, n’en reste
pas moins précaire. La gauche du KPD, exaltée par la constitution
d’un parti de plusieurs centaines de milliers de membres, entend
passer à l’offensive et commence à considérer Lévi, au mieux comme un
temporisateur, au pire comme un « socialdémocrate ». Cette gauche en
cours de cristallisation se lie avec Zinoviev et ses hommes au sein de
l’Internationale communiste (IC) qui, depuis Moscou, jugent sévèrement
la politique unitaire de Lévi. En février 1921, c’est la rupture. Des
envoyé-es de l’Exécutif de l’IC arrachent à la direction du KPD un
changement de cap. Avec ses partisan-nes, Lévi démissionne afin de
retrouver sa liberté de parole et mener le combat à la base. Dans une
brochure, il critique violemment l’orientation putschiste imposée
par Moscou, qui mène au fiasco de « l’Action de Mars ». Il est exclu
pour indiscipline et la sanction est confirmée par l’Exécutif.

Rapidement, le « lévisme » devient l’ennemi n° 1 du mouvement
communiste. On interdit aux militant-es du KPD de discuter avec leurs
anciens leaders. Même Lénine – qui disait en privé que Lévi avait
perdu la tête, mais qu’au moins il en avait une à perdre,
contrairement à ses détracteurs-trices – doit accepter le fait
accompli. Lévi devient le premier pestiféré du mouvement communiste en
formation. Avec Paul Lévi et Rosa Luxemburgson groupe, il rentre dans
l’USPD maintenu, qui fusionne avec le SPD en 1922. À première vue, ce
« retour au bercail » a tout d’une déchéance. Nous pensons au
contraire que jusqu’à sa mort, Lévi n’a cessé de lutter – dans des
circonstances toujours nouvelles – pour le socialisme révolutionnaire,
comme l’aurait fait Rosa Luxemburg si elle avait pu continuer le
combat.

Quels étaient vos objectifs en vous lançant dans cetravail ?

Nous voulions montrer que Lévi a été exclu en 1921 parce qu’il avait
eu raison trop tôt. Dès 1919, il avait perçu les premiers signes de
l’affaiblissement de la montée révolutionnaire. La perspective de la
prise du pouvoir par les armes s’éloignait chaque jour davantage. D’où
la conviction chez Lévi qu’il fallait créer des partis communistes
larges, liés organiquement aux masses par des cadres syndicaux
éprouvés. D’où sa volonté de dépasser les scissions par l’application
rigoureuse d’une orientation unitaire. Puisque la prise du pouvoir
n’était plus une question de mois mais d’années, il convenait en effet
de redonner confiance aux travailleur-euses en les unifiant dans la
lutte commune sur des mots d’ordre concrets. Ces mots d’ordre
transitoires culminaient avec la constitution d’un « gouvernement
ouvrier », sorte de prologue à l’auto-organisation de la classe
ouvrière contre la réaction et à sa prise du pouvoir.

Or, c’est cette « tactique du front unique » – que l’Internationale
communiste allait finalement adopter après l’exclusion de Lévi – qui
fut tout près de l’emporter quand la révolution frappa une nouvelle
fois à la porte de l’Allemagne en 1923.

L’occupation de la Ruhr et l’hyper-inflation précipitèrent le pays au
bord du gouffre. Quand on se rendit compte à Moscou qu’une situation
révolutionnaire y mûrissait, les préparatifs de l’insurrection
furent minutieusement élaborés. Le plan était simple : créer des
gouvernements SPD-KPD dans les länder où c’était possible et organiser
l’armement des ouvrier-es à partir de ces bastions avant de lancer
l’assaut ultime.

Or, la gauche du SPD qu’il fallait impérativement convaincre était
largement influencée par les idées de Lévi. Ce dernier mena résolument
campagne pour l’unité d’action avec ses anciens détracteurs-trices et
proposa même un plan B, face au « tout ou rien » communiste. Si la
gauche socialedémocrate refusait d’appeler à la grève générale dans
toute l’Allemagne, il était envisageable, selon Lévi, d’en appeler au
gouvernement central SPD pour qu’il interdise les formations
paramilitaires nationalistes. C’est seulement après son probable
refus, prouvant aux travailleurs qu’ils ne devaient compter que sur
eux-mêmes, que la perspective de la grève générale devenait crédible.

Brandler, le président du KPD qui venait d’entrer dans le gouvernement
saxon conformément au plan de l’IC, mit ses propres hésitations de
côté et força la main à la gauche sociale-démocrate... qui se
défaussa. L’insurrection fut ajournée sine die. La fenêtre de tir
venait de se refermer. Lévi, absent tout en étant au centre des
discussions, constitue à notre sens le chaînon manquant qui aurait pu
permettre d’unifier le front prolétarien à l’heure décisive.

En quoi la figure de Lévi vous
paraît-elle encore d’actualité ?

Il avait certainement aperçu le premier
que les scissions organiques entre PS et PC
ne sauraient déboucher rapidement sur l’écrasement du premier
au profit du second, et que la classe ouvrière devrait, dans
chaque pays et pour un temps, faire avec des partis imparfaits
dont aucun n’était vraiment le « sien ». Il s’agissait là d’un constat
radicalement nouveau à l’époque, mais qui encore reste aujourd’hui
la donnée fondamentale du combat pour l’émancipation.

Propos recueillis par Julien Guerin


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