Décryptage du programme Macron, volet « éduc » - épisode 2

vendredi 7 juillet 2017  |  par  ÉÉ-SNUipp  | 

Nous poursuivons notre feuilleton de décryptage du programme Macron. Ce deuxième épisode du premier volet s’attache à la méthode Blanquer et revient sur la mesure emblématique de la rentrée 2017, les CP à 12 élèves en REP+

Episode 2 : CP à 12 et pédagogie de la lecture, la démonstration par l’exemple de la méthode Blanquer

La mise en place de CP à 12 élèves en REP+ avec le déploiement de modules de formation à l’apprentissage de la lecture pour accompagner ce dispositif, est emblématique de la méthode Blanquer : recours partiel et partial aux acquis de la recherche et aux comparaisons internationales, mise sous tutelle des enseignant-es et restriction de leur pouvoir d’agir, le tout dans un contexte réaffirmé d’austérité budgétaire et avec la volonté cachée de lutter contre la démocratisation du système scolaire.

Voyons cela en détail.

Une vision tronquée des acquis de la recherche
De nombreuses recherches américaines se sont intéressées à la réduction de la taille des classes, la plus connue d’entre elles étant l’étude STAR, sur laquelle se fonde Blanquer pour défendre son projet. Lancée en 1985 par l’État du Tenessee, elle a consisté à suivre une cohorte d’élèves pendant quatre années, depuis l’école maternelle (Kindergarten, l’année pré-primaire) jusqu’au third grade (troisième année primaire). Dans chaque école participante, élèves et enseignant-es ont été répartis aléatoirement en trois types de classes : les petites classes (13 à 17 élèves), les classes normales (22 à 25 élèves) et les classes normales assistées d’un-e aide-enseignant-e à temps plein (22 à 25 élèves).

Les résultats de cette expérience à grande échelle ont montré un effet positif de la réduction du nombre d’élèves par classe sur les apprentissages, en particulier pour les classes populaires ou les populations racisées, y compris longtemps après l’expérience. Mais si les premiers traitements statistiques laissaient penser qu’une année à effectif réduit était suffisante pour avoir l’essentiel de l’effet positif, des analyses plus tardives et plus rigoureuses ont montré qu’il y avait un effet cumulatif positif des petites classes : le bénéfice de quatre années en petites classes était au moins quatre fois celui d’une année en petites classes, et ce, 4 ans après la fin du dispositif.

Suite à l’expérimentation STAR, un nombre conséquent d’états américains se sont lancés dans une politique de réduction des effectifs d’élèves par classe. Ainsi la Californie a mené ce type de politique dans les années 1997-1998, sans grand résultat. Par sa mise en place brutale, l’expérience californienne a créé un déficit en instituteurs-trices, ce qui a conduit à un recrutement dans l’urgence d’enseignant-es peu expérimenté-es, ainsi qu’à une mobilité d’une partie des enseignant-es expérimenté-es vers les écoles les plus favorisées. Ce double phénomène a provoqué une concentration d’enseignant-es inexpérimenté-es dans les écoles les plus « difficiles ».

Il y a donc bien un effet positif de la réduction du nombre d’élèves par classe. Cet effet est cumulatif. Mais il est inférieur à l’effet produit par des enseignant-es ayant une haute expertise professionnelle.
Blanquer ne retient que ce qui l’arrange, quitte à tourner le dos à certains acquis : il fait le choix d’une réduction sur une seule année du cursus, avec un effectif à douze qui n’est pas corroboré (STAR a des effectifs de 13 à 17), et en abandonnant le Plus de maîtres que de classes, dispositif plus à même de renforcer l’expertise professionnelle des enseignant-es en favorisant le collectif de travail où les savoirs professionnels peuvent passer et être discutés.

Une mise sous tutelle des enseignant-es
Après l’annonce des CP à 12, Blanquer a organisé un séminaire sur l’enseignement de la lecture, à destination des recteurs, et en préambule d’un plan de formation numérique aux « pédagogies efficaces » dans cet enseignement. L’invité principal était Stanislas Dehaene, chercheur en sciences cognitives, dont les apports avaient constitué l’essentiel des arguments de Gilles de Robien lorsque celui-ci avait décidé de relancer le conflit sur les méthodes de lecture en 2008.

Par ce choix, Blanquer réaffirme que les sciences cognitives sont les seules qui vaillent dans le domaine de l’éducation et que les enseignant-es auront à appliquer scrupuleusement les « bonnes pratiques » définies par d’autres, ce qui constitue une forme de prolétarisation du travail enseignant et une restriction de leur pouvoir d’agir.

Or une partie des postulats de Dehaene est contredite par des apports de la recherche en didactique de la lecture et en sociologie des apprentissages : bien lire ne se cantonne pas à une maîtrise de la combinatoire et de la relation phonie-graphie. C’est un acte de culture, de fabrication de lien entre des savoirs, qui convoque un nombre conséquent de compétences de haut niveau, dont l’absence de maîtrise - si elles ne sont pas travaillées très tôt et rendues explicites - explique grandement l’échec en lecture et le creusement des inégalités scolaires corrélées à l’origine sociale des élèves.

Blanquer fait le choix d’abîmer la pédagogie de lecture, d’imposer des pratiques qui auront pour conséquences une augmentation des inégalités scolaires et du poids des déterminismes sociaux et la restriction du pouvoir d’agir des enseignant-es par la multiplication du prescrit dans l’acte pédagogique.

Le choix de l’austérité
Le déploiement du CP à 12 en REP+ à la rentrée 2017 va nécessiter 2 300 postes, sa mise en place à terme en CP et CE1 en REP et REP+ 12 000 postes au total. Or Blanquer n’a pas créé de postes supplémentaires à la rentrée prochaine. Le programme de Macron pour l’éducation nationale prévoit la création de 4 000 à 5 000 postes. Et les récentes annonces du Premier ministre après la publication du rapport de la Cour des Comptes laissent entendre que l’éducation nationale également devra restreindre ses « dépenses ». Les 9 500 postes nécessaires pour la rentrée 2018 ne seront pas créés mais issus d’un redéploiement après une fermeture massive de postes.

C’est une logique d’austérité budgétaire, à moyens constants, qui fait que le déploiement des CP et CE1 à 12 en REP et REP+ aura des conséquences sur les PMQDC, les effectifs des autres classes et des autres écoles, les moyens de remplacement, la scolarisation des 2 ans et la formation des enseignant-es. Cela est d’autant plus manifeste quand on compare l’investissement dans le premier degré par rapport aux onze pays à économie équivalente qui ont de bien meilleurs résultats que nous dans les évaluations internationales : il est en moyenne 30 % supérieur à celui de la France. A niveau d’investissement équivalent, le budget du primaire serait de 6 milliards d’€ supplémentaires, de quoi créer plus de 100 000 postes d’enseignants.

Une lutte contre la démocratisation du système scolaire
Blanquer a sa cohérence : en souhaitant l’individualisation des parcours et des apprentissages, en faisant l’éloge des « talents » et « des intelligences multiples » contre le « tous capables », en restreignant le pouvoir d’agir des enseignant-es, en remettant en cause le collège unique au profit d’un collège commun, en acceptant la logique austéritaire, il fait le choix d’un système éducatif qui augmentera les inégalités scolaires et le poids des déterminismes sociaux. Son mode d’imposition du dispositif CP à 12 est emblématique de ce choix.

Un autre choix aurait été possible en imposant la baisse généralisée des effectifs-élèves, le renforcement des collectifs de travail, le déploiement de plans de formation à l’ensemble des savoirs professionnels et théoriques nécessaires à la démocratisation du système scolaire, et en créant massivement des postes afin de rattraper les pays ayant des systèmes éducatifs bien plus performants. À nous d’imposer ce choix.


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