Quelle réponse fédérale au Livret Scolaire Unique (Numérique) ?

samedi 13 mai 2017  |  par  ÉÉ Revue  | 

Les enseignant-es sont amené-es depuis cette année à renseigner le LSUN devenu 3 mois après LSU. Cette application, présentée comme un des éléments de la refondation de l’école et de la réforme du collège, doit permettre de centraliser les résultats et le parcours scolaire d’un élève du CP à la 3ème.

Cet outil, marqué par de nombreux problèmes techniques, prend place dans la jungle des applications utilisées par le Ministère de l’Éducation Nationale, qui avance un certain nombre d’arguments pour justifier sa mise en place :
✓ Faire évoluer les modalités de la notation des élèves pour éviter une notation sanction.
✓ Faciliter pour les familles le suivi de la scolarité de leurs enfants du CP à la 3ème.
✓ Permettre de mieux identifier l’évolution et les progrès des élèves.
Le LSU est aussi le moyen d’évaluer le nouveau Socle commun de connaissances, de compétences et de culture et de mettre en musique la logique des « parcours », si présente dans la refondation. Cette évaluation se fera par « niveaux de maîtrise » selon une échelle à quatre échelons : maîtrise insuffisante, maîtrise fragile, maîtrise satisfaisante, très bonne maîtrise.

Un nouveau LPC ?

Le Livret Personnel de Compétences (LPC), instauré en 2010, avait suscité une mobilisation importante du syndicalisme et de la profession : outil uniformisé de validation d’un socle commun réduisant les objectifs de l’école à une dimension purement utilitariste et de tri social, moyen du pilotage par l’évaluation du système éducatif, élément d’un fichage généralisé des élèves, surcharge de travail… Autant d’arguments qui avaient motivé des appels au boycott ou au non-remplissage du LPC.

Qu’en est-il avec le LSU ? D’abord il s’appuie sur les nouveaux programmes et le nouveau Socle commun de compétences, connaissances et culture. Ensuite, en l’état des textes réglementaires, les items du livret sont modifiables par les enseignant-es. Enfin, seuls les enseignant-es, les parents et les chefs d’établissements dans le secondaire peuvent en consulter le contenu. L’administration doit en détruire les données un an après la fin de la scolarité obligatoire.

Est-ce à dire que ce nouveau livret est exempt des menaces que l’ancien LPC faisait peser en termes de fichage, de pilotage, ou sur notre liberté pédagogique ? Non, bien évidemment. Mais il est nécessaire d’affiner nos critiques.

Enjeux de pratiques professionnelles, enjeux pédagogiques

Le LSU, qui se veut le même outil pour toute la scolarité obligatoire, vient percuter des métiers marqués par pratiques professionnelles différentes en terme d’évaluation et de suivi des élèves.

Dans le secondaire, le LSU permet d’importer les données déjà saisies dans les logiciels (en général commerciaux) utilisés par les établissements. Seule grande nouveauté : on demande aux enseignants de lister les éléments de programme travaillés pendant le trimestre.

Dans le primaire, le bouleversement technique est plus grand tant le bulletin papier restait majoritaire. Il s’agit maintenant de passer au « tout numérique », ce qui ne va pas sans poser problème, notamment du fait de l’hétérogénéité des moyens informatiques attribués par les communes. Néanmoins, la logique évaluative est plus en phase avec les pratiques majoritaires de la profession. De fait, les débats qui se sont ouverts dans le premier et le second degré recouvrent en partie des éléments différents, ce qui peut expliquer les positionnements respectifs du SNUipp et du SNES. Le SNUipp, qui demande un moratoire sur sa mise en place, insiste sur la charge de travail supplémentaire et sur les problématiques liées au traitement et à la propriété des données numériques. Il ne remet pas en cause l’évaluation par quatre « niveaux de maîtrise ».

Le SNES souligne lui aussi les risques de surcharge de travail. Mais, surtout, il engage les personnels à ne rien se laisser imposer en terme d’évaluation. Il souligne notamment que l’évaluation par niveaux de maîtrise n’est obligatoire que pour la validation du socle, en fin de cycles 3 et 4. Depuis la création du LPC, le SNES a fait de l’évaluation notée un élément de l’identité professionnelle du second degré, en l’opposant au relativisme et supposé manque de rigueur de l’évaluation par compétences du premier degré.

Que pouvons-nous dire à ce propos dans l’École Émancipée ? Voilà peut-être un point qu’il nous faudra continuer de discuter fédéralement. Comme nous l’avions constaté lors d’un stage EE-FSU sur l’évaluation des élèves en janvier 2015, la manière d’évaluer et les critères qu’on se donne pour évaluer, sont très fortement liés aux objectifs que l’on donne à l’enseignement et aux pratiques pédagogiques. On peut même affirmer que de la façon dont on va évaluer découle la façon dont on va enseigner.

En ce sens, le LSU n’est pas qu’un simple outil technique. Il conserve les risques de pilotage du système et de normalisation des pratiques et des objectifs que l’école se donne. Mais, d’une manière plus insidieuse, le fait que l’outil soit largement modifiable masque l’évidence de l’imposition. C’est par la charge de travail qu’occasionnent les modifications du livret, les phénomènes de régulations et d’uniformisations locales, avec notamment le poids des chefs d’établissements ou des IEN dans les liaisons inter-degré, que ces dangers vont s’installer, dans des métiers dont l’assise professionnelle a largement été mise à mal par plusieurs années d’attaques libérales.

S’agit-il d’une ouverture vers des pratiques innovantes ou une tentative de « mise au pas » pour imposer une école libérale, soumise aux exigences du MEDEF ? Peut-être un peu des deux. C’est une question que nous n’allons pas trancher ici. La soumission au MEDEF semble en tout cas moins grossière qu’avec le LPC, même si la logique des compétences et de la certification vont dans ce sens. Quoi qu’il en soit, cet outil d’évaluation, avec son exigence de bilans périodiques à la fin de chaque période, renforce la logique envahissante de l’individualisation de l’enseignement et des parcours des élèves, au détriment d’une réflexion sur la façon de favoriser l’apprentissage collectif au sein du groupe classe. On verra les effets de cette logique sur la charge de travail des enseignant-es. Et on peut douter des effets positifs d’une augmentation des évaluations qui réduit le temps pour apprendre.

Se pose donc la question de l’utilité pédagogique d’un LSU qui ne débrouille aucun des enjeux pédagogiques posés par l’évaluation des élèves (évaluer pour qui ? Évaluer pour quoi ? Qui évalue ? Sur ces éléments voir l’article de compte-rendu du stage EE-FSU dans le numéro 52). Il ne résout pas la question de la place et de l’utilité de l’évaluation dans les processus d’apprentissage. En tentant d’uniformiser le système, il semble plutôt limiter les possibilités d’utiliser l’évaluation dans ce sens.

La question du fichage

Les textes semblent en baliser le risque. Mais il faut être prudent, tant les logiques de contrôle et de fichage sont aujourd’hui généralisées. Les risques se situent à trois niveaux : dans une évolution des textes, dans l’absence de garantie technique concrète du non-fichage, et dans l’existence d’autres textes remettant en cause les éléments de protection. Ainsi l’article 48 de la loi CESEDA, relative aux droits des étrangers en France, stipule que les établissements scolaires peuvent être amenés à fournir des informations, quelles que soient les modalités de conservation de ces informations, dans le cadre du traitement d’une demande de titre ou renouvellement de titre. Le renouvellement d’un titre de séjour a déjà été refusé à un adolescent parce que ses bulletins témoignaient d’un manque d’investissement. Des éléments conservés dans le LSU pourraient se révéler hautement problématiques.

Les réponses techniques aux nombreuses questions concernant la confidentialité et l’usage qui pourrait être fait de la masse de données ainsi récoltées n’existent pas à ce jour. Quel regard des familles sur les données stockées dans les dossiers ? Quel droit à l’oubli ? Qui vérifiera que les dossiers seront bien effacés un an après la fin de la classe de troisième ?

Enfin, le MEN ne cache pas son intention d’utiliser ces données à des fins statistiques et de pilotage… S’agira-t-il seulement de statistiques ? N’y a-t-il pas un risque de voir ainsi évalués et comparés des écoles, des collèges ou même des enseignants ? En tout cas, les pratiques, les projets, les EPI(1), les PPRE(2), PAP(3) et autres dispositifs de remédiations mis en place, ou non pourront être suivis à la trace… Et les évolutions récentes apportées à ONDE (interface de gestion des écoles) n’ont rien de rassurant.

Se battre contre le LSU reste une nécessité. Mais s’impose à nous un travail d’information et de problématisation plus important que face au LPC. Les risques de fichage impliquent de faire les liens avec des politiques de contrôle plus générales. Les enjeux pédagogiques, liés à l’évaluation des élèves, exigent de reprendre avec les enseignant-es des débats essentiels, d’ordre professionnel. Il s’agit de permettre à nos métiers de se construire en tant qu’œuvrant à l’émancipation des élèves et la démocratisation du système scolaire, et, pour cela, de résister massivement à l’imposition d’outils au mieux inutiles, au pire dangereux par rapport à ce projet. ●

Adrien Martinez Ariztegui et Loïc Saint-Martin

1) Enseignements Pratiques Interdisciplinaires.
2) Projet Personnalisé de Réussite Éducative, pour accompagner des difficultés passagères.
3) Projet d’Accompagnement Personnalisé, pour accompagner des difficultés pérennes, du type « dys ».


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