« Refondation de l’école » : une belle arnaque

vendredi 24 juin 2016  |  par  ÉÉ Revue  | 

En 2012 avec Peillon, la FSU plébiscite les principes avancés mais s’inquiète du manque de courage politique dans ce projet qui ne va pas jusqu’à la rupture. Avec l’arrivée de N. Vallaud Belkacem (NVB), la FSU continue de reconnaître la validité des principes énoncés mais critique leur mise en œuvre. Il est temps désormais de passer à l’acte 3 et de se rendre à l’évidence : l’arnaque est totale.

Sarkozy a « saigné » l’école, et piétiné ses personnels. À son arrivée, le gouvernement socialiste a donc un boulevard. La première mesure est budgétaire, Peillon annonce la création de 60 000 postes en 5 ans, promesse qui ne sera pas tenue : il s’agit cependant d’une rupture avec les milliers de suppressions de postes des années précédentes, cela suffit à enclencher une relative confiance (aucune autre mesure positive n’aura finalement marqué la refondation). La confiance est aussi affaire de méthode : Peillon renoue avec le dialogue social, les concertations. Il connaît bien le système éducatif et avance des principes généreux, entre habileté et malhonnêteté. Et engage la très néfaste réforme des rythmes, première mesure de la loi de refondation qu’il signe, avant de partir et avant toute mise en œuvre. Hamon occupe ensuite l’intérim, puis arrive NVB qui va laisser une trace indélébile dans les politiques éducatives du quinquennat. Avec la ministre et son discours inflexible apparaît la « vérité des prix ». Le gouvernement a habilement personnalisé les politiques contestées : NVB applique les préconisations de la loi Peillon, mais elle assume seule ce désastreux bilan et sert même de faire-valoir à l’ancien ministre.

La refondation est pavée des belles intentions

Les mots pour qualifier le projet éducatif sont empreints de générosité et d’ambition. Les objectifs de la loi sont triples : élever le niveau de connaissances, de compétences et de culture de tous, réduire les inégalités sociales et territoriales, réduire le nombre de sorties sans qualification. Impossible de ne pas approuver un tel programme. Pour sa traduction concrète, la loi avance des mesures emblématiques : qu’en est-il réellement ?

En 2012, l’école est dans un triste état, elle connaît une grave crise de recrutement, les conditions d’entrée dans le métier sont dégradées, les inégalités explosent, la démocratisation est en panne, les professionnels sont asphyxiés. Outre la promesse des créations de postes (absorbées par la formation initiale et la hausse démographique non anticipée) qui n’ont donc pas eu de traduction au quotidien, la loi votée le 8 juillet 2013 avance deux autres mesures phares : la création des ESPE (formation des enseignants) et la priorité au primaire. Aucune des deux n’a tenu ses promesses. Les ESPE posent de multiples problèmes (pas de cadrage des formations, différences de « statut » des étudiant-es et des formateurs/trices, autonomie des universités et inégalités entre ESPE…) sans apporter une formation satisfaisante. Certes, un temps de formation (supprimé sous Sarkozy) est reconnu après le recrutement, mais il reste limité à un tiers-temps. Par ailleurs, la place du concours, fixée arbitrairement en fin de M1, a un impact sur le cursus de formation et les ESPE n’ont pas résolu les problèmes d’attractivité du métier.

Les mesures de « priorité au primaire » ont déçu aussi. Détournement des revendications syndicales, elles ont eu un effet limité : le slogan « plus de maîtres que de classe » a ainsi perdu de sa portée pédagogique et revendicative. Avancé par le SNUipp comme un moyen de mettre en place un travail d’équipe, d’en valoriser la polyvalence pour une réelle prise en charge de la difficulté, cette mesure, distillée au compte-gouttes, est quasi invisible sur le terrain. Elle se concentre avant tout sur l’éducation prioritaire et entre parfois en concurrence, faute de moyens, avec des ouvertures de classes… La scolarisation des moins de trois ans fait de l’ombre à la scolarisation ordinaire des tout-petits. Le bilan n’est pas positif non plus du côté de l’éducation prioritaire : NVB a revu la carte et les critères de labellisation, mais la « réforme », effectuée à moyens constants, a exclu nombre de situations légitimes. Pilotées par les collèges, certaines écoles se sont retrouvées « orphelines ». Tous les lycées sont eux aussi sortis du dispositif. Au sein de l’éducation prioritaire, l’attention s’est portée sur un nombre restreint de situations, et les moyens consentis ont été assortis d’un renforcement des pressions managériales.

Continuité sans changement

La gouvernance est un autre des axes de la politique Sarkozy que Peillon n’a pas remis en cause, alors qu’elle ne coûtait rien. Supprimer le Service minimum d’accueil (SMA) pour le premier degré, renoncer aux recrutements locaux sur profil et fiches de postes (en Eclair, puis en REP +)… Dans la même veine, la carte scolaire a été « assouplie » sous Sarkozy et Peillon n’a pas voulu rétablir le principe d’une sectorisation qui vise davantage de mixité sociale et scolaire. Les réformes des lycées (bac pro et réforme Chatel) n’ont connu qu’une amorce de bilan peu objectif, et bien tardif. Quant à la formation continue (comment envisager une refondation sans formation des personnels ?), rien de sérieux n’est proposé : les formations à distance type M@gistère sont décriées ; la formation en « présentiel » sert à faire passer en force les réformes contestées (plan de formation de la réforme du collège).
Pour les collègues, le bilan de la refondation est donc mauvais : elles et ils n’ont profité d’aucune amélioration de leur quotidien et ont même le sentiment d’un métier plus difficile. Les différentes mesures de la loi imposent des concertations (programmes définis par cycles, conseils divers, évaluation multiple – livret, bulletin…) qui viennent alourdir la charge de travail. Pour les élèves, compte tenu des effectifs chargés notamment, et du peu de visibilité des mesures, les bénéfices ne sont pas tangibles non plus.

Contre-réformes gravissimes, et désaccord de fond

La réforme des rythmes est la première mesure de la refondation. On sait les inégalités territoriales, la pénibilité accrue pour les personnels, l’externalisation de certaines missions éducatives qu’elle a engendrées. On ne peut que douter d’une plus-value pour les élèves : le MEN freine la publication de rapports plus que sceptiques… L’explosion du cadre national va s’étendre à présent au second degré, avec la réforme du collège. Les 20 % de marge d’autonomie vont distiller autant d’inégalités d’un établissement à l’autre, et porter un coup fatal à ce que l’éducation gardait de « national ». Les EPI, avatars de travaux interdisciplinaires, n’ont pour seul objectif que de rogner sur les enseignements disciplinaires… Vivent le socle et les compétences, adieu aux savoirs jugés trop élitistes… Quant aux personnels, ils paient un lourd tribut : postes supprimés, dénaturation des missions, disciplines ravagées.

Alors, qu’en est-il des objectifs du ministère ? La refondation était censée lutter contre les inégalités, on sait avec les ESPE, les rythmes et le collège 2016 qu’elle les accroît encore. Parvient-elle à élever le niveau de tous ? Il faut interroger la philosophie du texte. Le fait de scinder le système scolaire en deux blocs, un premier jusqu’à la fin du collège (avec le cycle 3 qui enjambe le primaire et le collège, et pose les jalons de l’école du socle) et un second bac-3/bac + 3 : marque-t-il une volonté d’une élévation du niveau pour toutes et tous, ou seulement certain-es ? Pourquoi le MEN a-t-il refusé de reculer l’âge de la scolarité obligatoire à 18 ans, comme le propose la FSU ?

Quelles sont les mesures pour réduire les sorties sans qualifications ? Outre les bricolages visant à dévaloriser une partie des évaluations (DNB, Bac), le MEN prévoit la montée en puissance de l’apprentissage, au détriment de l’enseignement professionnel public qui est affaibli. L’apprentissage n’a jamais constitué une solution pour les élèves en échec scolaire. Il constitue plutôt une antichambre de la précarité professionnelle pour les jeunes. Il aurait été prudent de ne pas se gargariser de grands mots : une refondation, ce n’est pas rien, cela nécessite de repenser totalement le projet éducatif et de changer de paradigme. Or ici, on cautérise (un peu), on ne révolutionne pas (du tout). Si l’on y regarde de près, la refondation reprend de vieilles antiennes libérales : l’externalisation de l’accompagnement et du traitement de la difficulté, le mérite républicain, les parcours d’excellence, l’individualisation à tous les niveaux…
Boissinot le dit lui-même (le Monde, le 20 mai 2016) : « la loi de refondation de 2013 semblait pouvoir réunir un large consensus, d’autant qu’elle prolongeait plus qu’on ne l’a dit la loi d’orientation de 2005 – dite « loi Fillon ».

L’éducation participe d’un projet de société incarnant le progrès social : l’école doit être émancipatrice pour tous et toutes, et transmettre des valeurs très fortes, en dehors de toute contingence économique. À l’opposé de cette prétendue refondation. ●

Véronique Ponvert


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