Apprentissage : un entêtement dangereux…

samedi 14 mai 2016  |  par  ÉÉ Revue  | 

Lorsqu’il s’agit de lutter contre le chômage des jeunes, Hollande et le gouvernement n’ont de cesse de présenter l’apprentissage comme remède miracle en le plaçant « au numéro 1 des priorités ». L’objectif martelé avec zèle de 500 000 apprenti-es en 2017 est loin d’être atteint et le gouvernement multiplie les dispositifs et les moyens financiers pour y parvenir. La lutte contre le chômage justifie ainsi tous les démantèlements en premier lieu celui de l’enseignement professionnel public. Pourquoi, alors que ses effectifs demeurent marginaux, le gouvernement et le patronat déploient-ils autant de temps et de moyens pour en assurer la promotion ?

Les conférences sociales de 2014 et 2015 et l’organisation des « Assises de l’apprentissage » ont permis au gouvernement et au patronat de se mettre d’accord sur les plans et les dispositifs financiers pour « la relance de l’apprentissage ». Dramatisant la baisse du nombre d’apprenti-es, le MEDEF avait avancé des revendications auxquelles le gouvernement s’est empressé de répondre. D’abord en ouvrant largement les portes des lycées professionnels et de la Fonction publique d’État aux apprenti-es. L’État s’est ainsi engagé à former jusqu’à 60 000 apprenti-es dans les EPLE et à signer 4 000 contrats d’apprentissage dès la rentrée 2015, puis 6 000 supplémentaires à la rentrée 2016. Pour afficher le succès de l’opération et remplir les divisions, les recalé-es au bac-pro 2015 ont été fortement sollicité-es pour redoubler dans des unités de formations d’apprenti-es en un an au sein des LP.

Pas d’austérité en matière d’apprentissage

Le MEDEF, suivi par de nombreuses personnalités politiques, explique que si les employeurs ne recrutent pas d’apprenti-es, c’est que les différentes protections légales encadrant le travail des apprenti-es mineur-es sont bien trop rigides. Ainsi, quelques mois après le lancement par le ministère du Travail d’une campagne « Travail en hauteur, pas le droit à l’erreur » en mai 2014, le gouvernement annonçait la suppression de la législation protectrice des mineur-es en matière de travail en hauteur et de machines dangereuses, mettant ainsi sciemment en danger des jeunes de milieu populaire accédant au métier d’ouvrier-e (dorénavant, la demande d’autorisation à l’inspection du travail se réduit à une simple information).

Malgré un objectif de 500 000 apprenti-es annoncé maintes fois mais jamais atteint (le pic a été de 438 143 en 2012), malgré la baisse continue du nombre de contrats signés et la persistance du chômage des jeunes, les moyens financiers qui lui sont consacrés ne cessent d’augmenter. En 2012, ce ne sont pas moins de 8,2 milliards d’euros (dont 2,6 mds d’euros de salaires) qui étaient consacrés à l’apprentissage, la part de l’État et des régions en représentant 47,5 %. Une part qui ne cesse de s’accroître puisque l’État a encore augmenté ses fonds (2,28 milliards en 2015) par le biais de nouvelles indemnités aux employeurs et la prise en charge totale du salaires des apprenti-es mineur-es la première année.

Avec la loi NOTRe et la réforme de la formation professionnelle de mai 2014, les régions deviennent de véritables autorités en matière de formation professionnelle. Chargées de financer et de coordonner les financements des formations, leur mission de pilotage des cartes de formations et des différents acteurs et dispositifs est encore renforcée. S’il n’est pas anormal que les formations professionnelles visent à ce que les jeunes aient des débouchés à l’issue de leur formation, les contenus et les finalités de ces formations ne peuvent être assujetties aux volontés patronales d’employabilité immédiate.

En signant une plate-forme d’engagements État - régions le 30 mars 2016, Valls et Richert, président de l’ARF, entendent aller encore plus loin dans le développement de l’apprentissage et accélérer le rythme des mesures. Dès à présent, cette plate-forme les engage à « développer les passerelles avec l’enseignement professionnel » en poursuivant la mutualisation des plateaux techniques, le développement des unités de formations d’apprenti-es en lycée pro, et le développement des Campus des métiers et des qualifications avec appel à projet dont l’élément principal est la mixité des publics et des parcours, l’ouverture des titres professionnels à l’apprentissage et l’extension de l’accès à l’apprentissage au-delà de 25 ans.

La loi El Khomri au service de l’apprentissage


Longtemps revendiquée par les organisations patronales, la suppression de la contrainte légale du temps de travail des apprenti-es mineur-es avait été inscrite dans le projet de loi. Cette extension du temps de travail illustre le cynisme du patronat vis-à-vis des apprenti-es, main d’œuvre productive plutôt que jeunes ayant vocation à être formé-es.

La loi inscrit également la possibilité de préparer les titres professionnels par le biais des contrats d’apprentissage. Contrairement à l’apprentissage dont l’entrée et la sortie se fait au même rythme que l’année scolaire, ces formations, de 800 hs. en moyenne, sont accessibles tout au long de l’année et ne contiennent pas, ou très peu, d’enseignements généraux. Il suffit lire les textes du Medef pour constater qu’une fois de plus il a été satisfait dans ses revendications. Ces mesures permettent au patronat de prendre progressivement le contrôle des diplômes délivrés par les CFA et d’avoir la mainmise sur une formation professionnelle au service de l’employabilité à court terme.

Pour aller encore plus loin, la loi prévoit également la « modularisation » des cursus d’apprentissage, à savoir la délivrance d’une attestation de compétences par les CFA aux apprenti-es ayant interrompu leur cursus. À charge pour l’ex-apprenti-e d’améliorer son employabilité en poursuivant l’acquisition du diplôme par la VAE.

L’enseignement professionnel public asphyxié

La ministre de l’EN fait mine de se désoler que l’enseignement professionnel public, ses filières et ses élèves, ne soient pas valorisés. En réalité, elle et le gouvernement poursuivent son démantèlement méthodique par la casse des diplômes, la poursuite de la réforme de la voie professionnelle, l’instauration de jumelages entre les établissements scolaires et les CFA, l’assèchement budgétaire des LP à travers le détournement de la taxe d’apprentissage au profit des CFA.

Les différents bacs pros se voient peu à peu fusionnés et aux bacs pros de spécialité viennent se substituer des bacs « métiers ». Par exemple, le bac pro Gestion administration, et telles que les choses se profilent, le bac Melec (Métiers de l’électricité et de ses environnements connectés), ou encore le bac Métiers de la vente (fusion des Bacs pro Vente et Commerce). C’est une véritable casse des diplômes qui s’opère avec des qualifications vidées de leurs contenus les plus professionnels et la mise en place progressive d’un livret de suivi des compétences. À travers cette politique, c’est une conception libérale de la formation qui est mise en œuvre et qui vise avant tout rentabilité et flexibilité. Détruire les diplômes, c’est ouvrir la voie aux certifications.

Lorsque l’enseignement professionnel public n’est pas dénigré, il est tout simplement dépouillé de ses joyaux. En mars 2016, les personnels du lycée hôtelier Jean Drouant ont appris que le CFA, avec lequel le lycée partage ses locaux, avait le projet de mettre la main sur l’ensemble de la structure, sacrifiant ainsi les possibilités de préparer les diplômes dans le cadre de la formation initiale publique et remettant en cause le droit à la poursuite de la scolarisation des élèves déjà engagé-es dans cette voie. Dans un contexte d’inégalités sociales et scolaires fortes, où l’Unicef classe la France 35ème sur 37 des pays où le poids de l’origine sociale pèse le plus fort sur les résultats scolaires, on assiste à un véritable démantèlement de la voie professionnelle publique au profit de l’apprentissage. C’est une remise en cause du droit à porter un projet professionnel sur le long terme et un barrage à l’accès aux savoirs fondamentaux pour les jeunes qui en ont le plus besoin.

Si un certain nombre d’organisations syndicales de l’enseignement professionnel, dont le SNUEP-FSU, dénoncent et combattent cette orientation, l’épreuve de force est encore difficile à engager sans une prise de conscience par les personnels. Avec un appétit sans borne, les organisations patronales relayées par nombre d’élu-es réclament déjà la poursuite des attaques : rétablissement de l’apprentissage dès 14 ans, sortie des rectorats de l’élaboration des cartes de formations, alignement des droits des apprenti-es sur ceux des salarié-es, travail de nuit pour les mineur-es, rupture facilitée des contrats, salaire lié non plus à l’âge mais au diplôme préparé, suppression des LP ou fusion avec les CFA. Quant à la CGPME, elle souhaiterait tout bonnement la suppression du bac pro en 3 ans dont la durée serait dissuasive pour l’apprentissage au profit de contrats de 1 + 2 ans. Elle a de fait obtenu satisfaction avec l’introduction des titres professionnels. ●

Isabelle Lauffenburger


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