Aux origines de l’école émancipée : retour sur Gilbert Serret

samedi 26 septembre 2015  |  par  ÉÉ Revue  | 

Ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’école émancipée connaissent la figure de Gilbert Serret, un des quatre auteurs de l’Histoire de la Fédération Unitaire de l’Enseignement [1] dont il a un temps été le secrétaire national après le congrès de Marseille, en 1932.

Gilbert Serret faisait à cette époque partie de ceux que Louis Bouët appelait « Ceux de la relève » [2].
À ceux-là était promis la dure tache d’animer le syndicalisme « lutte de classe » dans la période particulièrement difficile qui s’annonçait alors.

C’est en Ardèche où Serret est né et où il a passé toute sa carrière d’instituteur, qu’une revue d’histoire locale, Mémoire d’Ardèche et Temps présent, vient de lui rendre hommage dans une brochure due à la plume érudite de Vincent Présumey.
Le syndicaliste qui se réclamait de la révolution mais n’avait pas de mots assez durs pour dénoncer les trahisons staliniennes y est bien sûr longuement évoqué.
Instituteur à Saint-Montan, Serret assume ses responsabilités syndicales sans décharge d’aucune sorte au prix d’une immense correspondance qu’il tient en partie avec l’aide de sa femme France, institutrice elle aussi, et qui partage ses engagements.

Un engagement syndical protéiforme

C’est d’abord bien sûr celui d’un métier fait avec passion. Le couple Serret partage les conceptions pédagogiques coopératives et anti-autoritaires qui sont la marque de la Fédération et d’où naîtra, non sans polémiques et conflits auxquelles participeront pleinement le couple, le mouvement Freinet.

Mais le syndicalisme que pratique Serret, à l’image de celui prôné par la Fédération ne peut se réduire au seul horizon du monde des instituteurs. Il s’insère dans le mouvement ouvrier au sens le plus large. De fait, Serret est de toutes les manifestations, de toutes les luttes des ouvriers du coin.

Toute sa carrière s’est déroulée dans de petits villages. Il a, sur l’agriculture, des idées collectivistes bien arrêtées qu’il résume dans une brochure parue en 1935.
Intitulée « Le problème agraire et paysan devant le corps enseignant », elle ne se veut pas que programmatique et propose une véritable méthode d’intervention politique en milieu rural. Pour jouer pleinement son rôle social, l’instituteur, écrit-il, doit se faire « instituteur-paysan ».

Orphelin d’un parti politique

C’est que l’engagement de Gilbert Serret est avant tout politique. Il a adhéré très tôt au tout jeune Parti communiste, pour le quitter en 1930, quand il accède aux responsabilités syndicales, accompagnant la rupture de la majorité fédérale avec le PCF.
Il ne croit pas que le syndicat peut être par lui même acteur de la révolution sociale qu’il prône, mais il a du mal à se reconnaître dans les modestes organisations de la gauche antistalinienne.
En 1934, alors que Trotski cherche un asile quelque part en France loin de Paris, les Serret s’offrent à le loger. Cela ne se fera pas mais Gilbert rencontre le « Vieux » accompagné de quelques autres militants de la Fédération. Trotski essaie de convaincre ses visiteurs de rejoindre la SFIO pour être au plus près des masses.
Pas plus que les autres, Serret ne s’y résout et c’est en militant orphelin d’un parti politique que la déclaration de guerre le surprend.

Une mort suspecte

Mobilisé et blessé au cours de la « drôle de guerre », Gilbert Serret rentre chez lui affaibli. Muté d’office par l’administration de Vichy en Haute-Loire, le couple Serret réussit à rentrer en Ardèche pour la rentrée 42.
Dans sa courte synthèse, Vincent Présumey revient sur les années de guerre du couple. Durant cette période, les Serret, tout comme Elie Reynier, font l’objet de sollicitations pressantes de la part de secteurs collaborationnistes issus de la gauche syndicale ou socialiste.

L’assassinat de Gilbert Serret, retrouvé noyé dans l’Ardèche un beau matin de 1943, semble avoir été la réponse donnée à son refus.

En dépit de sa mort prématurée, Gilbert Serret a joué un rôle important, au plan national, dans l’histoire de notre courant. Le département de l’Ardèche a occupé une place importante dans cette histoire.
C’était, avec le Finistère, l’un des deux départements où la Fédération était majoritaire et dépassait en influence le Syndicat National (SN), concurrent de la Fédération, qui avait choisi la CGTU quand le SN était affilié à la CGT réformiste.
Après la réunification syndicale, l’école émancipée y est restée longtemps majoritaire. Entre autres traces, le nom du bulletin du SNUipp, L’Emancipation, en garde encore la mémoire. A l’occasion de cette parution, Vincent Présumey est venu faire deux conférences au cours de l’année précédente. Elles ont fait salle comble. ●

Stéphane Moulain

Vincent Présumey, Gilbert Serret (1902-1943) instituteur ardéchois, syndicaliste et révolutionnaire,
Mémoire d’Ardèche et Temps présent,
octobre 2014, 10 euros.


[1] François Bernard, Louis Bouët, Maurice Dommanget et Gilbert Serret,
Le syndicalisme dans l’enseignement. Histoire de la Fédération de l’Enseignement des origines à l’unification de 1935,
3 volumes réédités en 1966 par l’IEP de Grenoble avec notes et présentation de Pierre Broué.

[2] Dans une brochure publiée par l’école émancipée en 1950.


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