Grèce : où en sommes-nous ?

samedi 26 septembre 2015  |  par  ÉÉ Revue  | 

Avec les élections anticipées du 20 septembre en Grèce, la séquence politique ouverte par la victoire électorale de Syriza le 25 janvier dernier est sur le point de s’achever.

Depuis la fin du moins de juin, le cours des événements s’est considérablement accéléré – annonce surprise du référendum le 29 juin, large victoire du « non » le 5 juillet, accord entre le gouvernement grec et les institutions européennes le 13 juillet, crise puis scission de Syriza, signature du Troisième Mémorandum le 14 août, création d’une nouvelle force politique à gauche : Unité Populaire (Laïki Enotita), démission d’Alexis Tsipras et annonce d’élections anticipées, etc –, et il n’est pas toujours facile, depuis la France, d’en saisir les tenants et les aboutissants…

Ce qui vient de se passer autour des « négociations » entre le cabinet d’Alexis Tsipras et les institutions européennes est d’une importance décisive pour l’avenir des peuples européens.

Le premier gouvernement de la gauche radicale en Europe parviendrait-il à mettre en œuvre son programme et à amorcer un mouvement de sortie de la cage d’acier des politiques d’austérité imposées par la « Troïka » (BCE, FMI, Commission européenne) et l’Eurogroupe ?
Á ce jour, la réponse ne fait pas de doute, et elle est négative : alors que la victoire de Syriza s’était construite, depuis 2012, sur la promesse d’en finir avec les Mémorandums (ces programmes de « réforme structurelle » exigées en échange de prêts pour rembourser la dette publique et aujourd’hui essentiellement les intérêts des premières « aides » depuis 2010), le gouvernement d’Alexis Tsipras a finalement cédé devant la stratégie d’étranglement financier et le diktat politique des institutions européennes le 13 juillet puis le Parlement grec a voté un troisième Mémorandum le 14 août.

Une défaite

Ce nouveau programme, voté avec les voix de la droite et sans l’appui d’une vingtaine de députés de Syriza, contredit frontalement le programme de Thessalonique qui avait été démocratiquement choisi lors des élections législatives du 25 janvier.
Il annule l’essentiel des quelques mesures d’urgence contre la crise humanitaire votées en février dernier. L’impact récessif de ces mesures, qui empêche la mise en œuvre du programme économique de Syriza (notamment concernant les retraites, le droit du travail, la fiscalité, les privatisations, etc), est évident.
Nous sommes si loin d’une réforme démocratique de l’État que les biens publics grecs sont en voie de privatisation accélérée, que le contrôle des institutions européennes sur les procédures parlementaires et les organismes publics grecs est renforcé, et que les mens in black des institutions sont de retour à Athènes.
Et il n’est plus question d’une annulation, même partielle, de la dette mais au contraire d’une nouvelle accumulation accompagnée de la perspective incertaine d’une restructuration mineure des échéances de remboursement ; dont on apprend aujourd’hui qu’elle ne sera accordée qu’à la condition de la formation d’un gouvernement d’union nationale (comportant notamment Syriza et Nouvelle Démocratie), et dont il est manifeste qu’elle ne supprimera en aucune manière l’épée de Damoclès qui pèse sur la vie économique et politique du pays.

Ce constat est amer, mais il est largement partagé en Grèce, y compris par celles et ceux qui ont décidé de rester dans le parti Syriza : il s’agit d’une défaite politique d’ampleur.

Devant le constat de cette catastrophe économique, sociale et politique, trois questions simples doivent être posées : comment en est-on arrivé là ? quelle pourrait être une stratégie alternative pour la gauche grecque et européenne ? quels sont les enjeux des prochaines élections ?

Les « négociations » entre le gouvernement grec et les institutions européennes ont finalement suivi le cours voulu par ces dernières, dans le cadre de ce que la droite grecque et certains dirigeants européens avaient nommé la « stratégie de la parenthèse de gauche ».
Il s’agissait essentiellement d’assécher les liquidités de l’État grec (ce que la BCE ne tarda pas à faire après les élections, le 4 février), et de faire durer les négociations jusqu’à ce que le gouvernement se retrouve devant un dilemme immédiat : faillite de l’État et fermeture des banques ou capitulation politique et signature d’un nouveau Mémorandum.
Or, malgré ses tentatives pour « gagner du temps » (notamment avec l’accord du 20 février, dont on peut estimer aujourd’hui qu’il constitua la première erreur stratégique majeure du gouvernement Syriza), c’est bien ainsi que le gouvernement présente désormais ses derniers choix : il s’agissait de sauver le pays de la faillite, au prix d’un renoncement au principal engagement électoral du parti (pas de troisième mémorandum) et à la majeure partie des réformes présentées dans le programme de Thessalonique.

Scission dans Syriza

Pourquoi le gouvernement grec n’a-t-il pas réussi à éviter cette situation ? Et comment cela aurait-il été possible ?
Répondre à ces questions n’est évidemment pas une tâche aisée, mais quelques points me paraissent certains.
Tout d’abord, comme l’a attesté l’ancien ministre des Finances Yanis Varoufakis, aucun « plan B » n’a jamais été sérieusement envisagé par Alexis Tsipras, si bien que l’équipe de négociation grecque s’est retrouvée, non seulement sans alliés dans l’Union européenne mais aussi sans aucune carte à jouer dans la négociation.

C’est ce qu’a récemment confirmé l’ancien premier ministre Alexis Tsipras : il n’a jamais été question pour le gouvernement ni de mesures unilatérales permettant de desserrer l’étau monétaire imposé par la BCE ni a fortiori d’une sortie de l’euro, présentées comme un « suicide » économique.
Des solutions alternatives, portées notamment depuis plusieurs mois par la Plateforme de gauche et la Commission Parlementaire pour la Vérité sur la dette publique, existaient pourtant : moratoire sur la dette, contrôle préventif des capitaux, monnaie parallèle, et le cas échéant sortie contrôlée de la zone euro.
Le programme d’Unité Populaire – nouveau front politique qui regroupe aujourd’hui l’ensemble de la Plateforme de gauche, de nombreux autres démissionnaires de Syriza, douze autres organisations de la gauche radicale grecque et des personnalités politiques comme Zoé Konstantopoulou – reprend ces points, en y ajoutant la perspective d’une nationalisation de la Banque centrale grecque et de certaines entreprises stratégiques.
C’est en tout cas autour de cette question des moyens nécessaires pour mettre en œuvre le programme de Thessalonique, ou de son abandon au profit d’une politique de gestion de l’austérité, que s’est noué l’enjeu essentiel de la scission de Syriza.

L’annonce d’« élections express » le 20 septembre constitue la conséquence directe de la réussite de la stratégie de la parenthèse de gauche qui visait l’effondrement du soutien populaire au nouveau gouvernement, la scission du parti et un gouvernement d’union nationale réunissant Nouvelle Démocratie et un Syriza rejoignant dès lors l’espace politique occupé ces dernières années par le Pasok.
Les récentes déclarations des principaux dirigeants politiques – Alexis Tsipras, par exemple, se déclarant prêt à une alliance électorale avec le Pasok, Yanis Dragasakis (vice-premier ministre du cabinet d’Alexis Tsipras) critiquant le dogme anti-mémorandaire de la gauche grecque et Evángelos Meïmarákis (président de Nouvelle Démocratie) affirmant envisager sérieusement une alliance électorale avec Syriza – semblent aller dans ce sens.
Les résultats des élections législatives du 20 septembre – et notamment les 45 % d’abstention, la dispersion de la gauche anti-mémorandum et le résultat décevant d’Unité Populaire qui a notamment pour conséquence que plus aucun membre de la gauche de l’ancien Syriza n’est présent au Parlement) – confirment cette catastrophe politique.

Bien entendu, la lutte engagée par le peuple grec depuis 2008 – d’abord dans la rue puis dans les urnes – est loin d’être finie.
Autour des comités locaux unitaires du « non » qui ont continué de fleurir suite à la campagne du référendum ; du désaccord qu’on peut espérer productif à moyen terme entre Syriza et Unité Populaire ; de la poursuite des négociations dans un contexte de rejet de la majeure partie du peuple grecque aux Mémorandums ; se jouent toujours en Grèce la première tentative de contre-offensive sociale et politique d’ampleur contre l’Union européenne néolibérale et les politiques d’austérité.

Cependant, après avoir engagé ces derniers mois les prémisses d’un mouvement de soutien internationaliste à la lutte du peuple grec, la gauche radicale européenne a désormais pour responsabilité d’analyser sans tabou les causes de cette défaite et, sur cette base, de proposer une stratégie alternative réaliste pour de futures victoires politique. ●

Alexis Cukier,
10-09-2015.


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