1918 : la boucherie s’achève enfin et la révolution gronde plus que jamais

mardi 26 mai 2015  |  par  ÉÉ Revue  | 

Après 4 années de conflit sans autre résultat que le massacre de millions d’hommes, l’épuisement des belligérants, les mutineries et la révolution russe trouvent un écho dans une poussée révolutionnaire qui accélère la fin de la guerre.

La Révolution russe victorieuse a posé à tous les pays belligérants la question d’une fin rapide du conflit et la transformation de la guerre en révolution sociale européenne.
Au début de l’année 1918, les bolcheviks russes comptent plus que jamais sur une onde de choc en Europe de l’ouest qui mettrait fin à la guerre saignant à blanc les travailleurs depuis quatre ans.
Les états-majors et les hiérarchies militaires ne l’entendent évidemment pas de cette oreille et comptent, dans les deux camps en présence, poursuivre le conflit jusqu’à la destruction totale de l’ennemi.

C’est encore une fois l’irruption des masses qui viendront contrarier les plans des généraux, des gouvernements et des capitalistes que la guerre continue d’enrichir.

L’échec de l’offensive allemande du printemps 1918

La signature de la paix de Brest- Litovsk en mars 1918 offre un répit à l’armée allemande qui se trouve ainsi libérée d’un théâtre d’opérations militaires en Europe de l’Est.
Les généraux et le gouvernement allemands pensent ainsi être en mesure de prendre un avantage décisif face aux forces franco-britanniques sur le front de l’Ouest.
Plus que jamais empêtrées dans une interminable guerre de tranchées, les armées ont pratiquement gardé les mêmes positions depuis la fin de l’année 1914. Des millions d’hommes y ont cependant été massacrés en vain, la lassitude, exprimée avec force par les mutineries de 1917, y est toujours palpable.
L’état-major allemand lance une violente offensive à la fin du mois de mars 1918 sur la Somme. Les combats font rage pendant plusieurs semaines et les pertes sont immenses de part et d’autres.
En juillet 1918, le général Ludendorff qui a dirigé l’attaque allemande doit néanmoins se rendre à l’évidence : les alliés, renforcés par l’aide américaine, ont résisté.
On retrouve le même phénomène sur le front Italien où les armées autrichiennes jettent toutes leurs dernières forces dans une vaine et meurtrière attaque.

A la fin de l’été 1918, les Empires centraux ont probablement compris qu’ils ne remporteraient pas la guerre. En Autriche, les revendications nationales menacent plus que jamais d’une implosion imminente la double monarchie des Habsbourg.
Les masses continuent de gronder dans tous les pays engagés dans le conflit depuis quatre ans et les mouvements sociaux et révolutionnaires sentent que la fin des combats est imminente.

Les forces révolutionnaires après quatre ans de guerre

Quatre années de répression, d’intense propagande militariste et de mise entre parenthèses de toute forme d’expression démocratique ont mis à mal le mouvement ouvrier européen occidental.
Il n’est reste pas moins que des forces politiques et sociales contestent depuis le début la logique guerrière. En Italie, une puissante gauche socialiste s’est constituée autour de jeunes militants comme Antonio Gramsci et accompagne déjà l’ébullition sociale, paysanne et ouvrière qui fait sentir ses premiers effets au milieu de l’année 1918 dans un pays lassé par la guerre.
En France, en pleine offensive allemande, une grève éclate le 13 mai 1918 aux usines Renault de Billancourt. Les ouvriers, bientôt rejoints par les métallos de la région de Saint-Etienne réclament la fin de la guerre. 300 000 travailleurs sont bientôt en grève, bravant courageusement et fièrement le vieux Clémenceau.
Chef du gouvernement depuis novembre 1917, le « Tigre » n’a qu’une obsession : battre l’Allemagne. Habile et manœuvrier, il ouvre des négociations et le mouvement de grève se termine à la fin du mois de mai.

Cette poussée ouvrière trouve une timide traduction politique avec la conquête de la SFIO par le courant animé depuis deux ans par Jean Longuet lors du conseil national de juillet 1918.
A la tête du journal le Populaire, le petit-fils de Karl Marx anime une tendance oppositionnelle qui réclame l’ouverture immédiate de négociations de paix. Longuet et ses amis constituent une nouvelle majorité qui, si elle condamne sans ambiguïté la participation ministérielle, reste réservée sur la révolution bolchévique et ne réclame pas une paix immédiate.
Sur leur gauche, l’instituteur Fernand Loriot anime le courant internationaliste qui réclame une solidarité sans faille avec la révolution russe par la conclusion d’une paix rapide.
Ultra-minoritaire dans la SFIO, Loriot est aussi l’un des animateurs de la fédération des instituteurs de la CGT qui, depuis la fin 1914, est une composante majeure de l’aile pacifiste de la confédération.
Cependant, les syndicalistes révolutionnaires, dont les rédacteurs de l’École Émancipée, ne parviendront pas à conquérir la direction du syndicat.

La poussée révolutionnaire met fin au conflit

C’est d’Allemagne que viennent les secousses les plus vives. Les bolcheviks sont très attentifs aux évènements allemands.
Lénine pense que le maillon impérialiste peut craquer en Allemagne, desserrant ainsi l’étau autour de la Russie soviétique. En janvier 1918, de puissantes grèves éclatent à Berlin et dans les grands centres industriels du pays.
De nombreux militants de l’USPD (parti socialiste indépendant) y jouent un rôle actif. Le gouvernement réplique par l’état de siège et la répression. L’incendie est provisoirement éteint mais le feu couve sous la cendre.
En août et septembre 1918, la situation militaire se dégrade encore pour les armées allemandes qui ne pourront plus redresser la barre.

Le gouvernement impérial cherche alors le moyen de sortir de la guerre au plus vite. Les ministres, les généraux et l’Empereur ont compris que prolonger cet état de guerre favorisait un réveil du mouvement révolutionnaire et qu’ils pouvaient être submergés par un possible soulèvement populaire.
Redoutant un tel scénario, l’état-major et Guillaume II élargissent le gouvernement. Pensant canaliser la montée des masses, ils y font entrer deux ministres issus du SPD à la fin du mois de septembre.

Sentant qu’il faut rapidement offrir des gages aux travailleurs, les ministres sociaux-démocrates obtiennent la libération de Karl Liebknecht le 21 octobre.
Le vaillant révolutionnaire, embastillé depuis deux ans et demi, reprend aussitôt sa place dans les rangs spartakistes. Il souhaite que son mouvement prenne la tête des évènements, il appelle au renversement immédiat de l’Empire et à la signature d’une paix sans condition.
Craignant un baroud d’honneur contre les Anglais, les marins stationnés à Kiel sur la Baltique se mutinent le 3 novembre et s’organisent en comités révolutionnaires. Telle une traînée de poudre, la révolution se répand dans toutes les grandes villes allemandes où se forment des conseils ouvriers conduisant déjà, de fait, à une dualité de pouvoir.
Le 8 novembre, c’est au tour de Rosa Luxembourg de sortir de sa geôle. Le lendemain, l’insurrection éclate à Berlin, entraînant l’abdication de l’Empereur.
Liebknecht proclame la République socialiste allemande et, depuis le balcon du palais impérial, déclare : « La domination du capitalisme qui a transformé l’Europe en cimetière est désormais brisée […].
Ce n’est pas parce que le passé est mort que nous devons croire que notre tâche est terminée. Il nous faut tendre toutes nos forces pour construire le gouvernement des ouvriers et des soldats et bâtir un nouvel État prolétarien, un État de paix, de joie et de liberté pour nos frères allemands et nos frères du monde entier ».
Pris de vitesse par les sociaux-démocrates dirigés par Ebert, les révolutionnaires doivent composer avec le SPD qui fait tout pour contenir le mouvement populaire dans les limites de la démocratie bourgeoise.
Le 11 novembre, à Rethondes, les généraux signent l’armistice qui reconnaît la défaite des armées allemandes. Sur le front italien, les combats s’étaient achevés le 30 octobre après la défaite des troupes autrichiennes à Vittorio Venetto et la proclamation des indépendances de la Tchécoslovaquie et de la Croatie.

Sur les ruines du conflit rôde partout la révolution

Après plus de quatre ans de guerre, près de 10 millions de victimes, des centaines de milliers de blessés, traumatisés et invalides témoignent atrocement de ce que fut cette inutile et vaine boucherie.

L’Europe est en deuil et en ruines mais partout les peuples mettent la révolution à l’ordre du jour. De Berlin à Budapest en passant par Turin et Vienne, la vigueur des mouvements révolutionnaire est très puissante jusqu’en 1920.
La création de l’Internationale communiste en mars 1919 pose les bases d’une révolution ouvrière européenne offrant potentiellement un bol d’air frais aux communistes russes et constituant une alternative radicale à une bourgeoisie d’autant plus revancharde qu’elle a craint pour sa domination.

Cependant, l’assassinat de Rosa Luxembourg et de Karl Liebknecht, suivis quelques mois plus tard par la signature du traité de Versailles, la défaite des communistes hongrois, le reflux des grèves en Italie, en France ou en Autriche, ouvriront bientôt la voie au fascisme, rallumant ainsi les feux de la folie guerrière… ●

Julien GUERIN (77)


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