Handicap : une grande loi dans la tourmente

jeudi 19 mars 2015  |  par  ÉÉ Revue  | 

La loi de 2005, comme celle de 1975, est une grande loi en faveur des personnes handicapées.
Elle s’inscrit cependant dans un contexte international qui n’est pas sans conséquences sociétales majeures sur les effets de sa mise en œuvre.

La loi de 2005 a permis de nombreuses avancées, notamment en termes d’accessibilité ou de scolarisation des élèves handicapés, de prise en compte des aidants familiaux ou de simplification des démarches administratives… autant de progrès qui ont rendu plus visibles les personnes handicapées tout en améliorant leur niveau de participation à la vie sociale.

Mais dans le même temps, 15 % seulement des lieux publics répondent aux normes, l’allocation dont bénéficient les personnes handicapées est en deçà du seuil de pauvreté et en 7 ans, leur taux de chômage a doublé.

De même, près de 15 000 enfants sont encore sans solution, les classes ne sont toujours pas allégées et la formation des enseignant-es reste inexistante, sans compter l’innacceptable précarité des auxiliaires de vie scolaire.

La question des moyens… toujours au cœur des politiques sociales

Un focus sur la scolarisation permet de prendre la mesure des moyens nécessaires.
Dans les classes spécialisées pour enfants « autistes » qui viennent d’ouvrir en maternelle, 4 ou 5 adultes formés s’occupent de sept enfants, sans compter l’adaptation matérielle des locaux.
Autre exemple : un projet de structure spécialisée novatrice, lancé en 2007 en région parisienne, l’école Edelweiss, devait accueillir 45 enfants très handicapés.
Pour les scolariser, il était prévu 48 postes médico-sociaux et 6 postes d’enseignants spécialisés.
Enfin, en Italie, où presque tous les enfants handicapés sont en école ordinaire, 100 000 enseignants qualifiés travaillent auprès de ces élèves, soit un adulte pour quatre enfants en moyenne. S’il reste du chemin à parcourir, c’est donc surtout parce que le handicap coûte cher, très cher !

D’une logique institutionnelle… à une logique d’individualisation et de services

À l’occasion d’un colloque en janvier, E. Plaisance, spécialiste du handicap, questionnait la directive européenne de 2010 sur « le remplacement de l’offre institutionnelle par des services de proximité », c’est-à-dire le fait de privilégier l’accueil en milieu ordinaire plutôt qu’en établissement.

Anders Gustavsson, chercheur suédois, retraçant la longue expérience scandinave en la matière, en pointait juste après lui les limites.
Il mettait en cause notamment le New public management qui a détourné de ses missions de service public les services à la personne. Il accusait aussi la décentralisation qui, couplée à la libéralisation des marchés publics et à l’autonomie des établissements (la moitié des écoles publiques suédoise a été vendue à des entreprises privées entre 1990 et 2000), a progressivement rongé les principes et les valeurs de la désinstitutionnalisation.

Le handicap coûtant très cher, le cadre national de l’État-providence s’étiolant et la pression de la concurrence économique augmentant, la ségrégation a refait surface en Suède depuis le début des années 2000… mais dans des conditions d’accueil beaucoup moins favorables qu’auparavant…
Peut-être parce que les services doivent à la fois « satisfaire aux besoins des personnes et répondre à des normes managériales de qualité et de résultats. » (Ravaud et alii, 2013)

Le néo libéralisme… plus fort que la loi ?

Comme le notait déjà P. Mazereau en 2009, le modèle qui domine le handicap aujourd’hui est un modèle managérial, fondé sur le contrat d’objectifs et la responsabilisation individuelle des personnes.
Dans ce contexte néo libéral, les inégalités et la concurrence peuvent être rudes. Chaque type de déficience génère un groupe de pression qui revendique une place à la hauteur de son taux de prévalence.

Les petites structures gestionnaires d’établissement sont obligées d’atteindre une « taille critique » pour ne pas être absorbées par les grosses associations. Pour plus d’efficacité économique, les réponses sont de plus en plus procédurales, techniques et normatives.

Parallèlement, l’idéologie hégémonique du modèle anglo-saxon, fondée sur le discours médical, continue d’exercer sa domination sans partage sur le champ du handicap, écrasant sur son passage tout mode d’accompagnement qui s’appuierait sur la relation, sur la durée ou sur le sujet.

Et pourtant, au cœur de ce tumulte, il est indéniable que la loi de 2005 a malgré tout réussi à changer le regard sur le handicap. ●

Pascal PrelORENZO


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