Reprise ou de récession ? Le monde n’en finit pas de danser sur un volcan

jeudi 19 mars 2015  |  par  ÉÉ Revue  | 

Hollande et Valls n’en finissent pas de se gargariser avec « l’esprit du 11 janvier » sans s’apercevoir que la crise systémique du capitalisme ouverte en août 2007 continue de se développer avec son cortège de chômage de masse, de pauvreté et de misère.
Les inégalités s’approfondissent. Elles mettent en cause directement la possibilité même de la démocratie.

Les pays capitalistes développés – auxquels il faut associer la Chine même si elle n’est encore qu’une économie émergente – sont proches d’un point de rupture.
L’indicateur, très largement sous-estimé, est la baisse des prix : la déflation. Elle est présente dans la zone euro. Peu de pays y échappent.
L’économie française, d’après l’INSEE, a enregistré une baisse de l’indice du niveau général des prix de - 0,4 %. Les États-Unis, à leur tour, ont enregistré une chute des prix de 0,1 % en un an en 2014 ( - 0,7 % en janvier 2015 par rapport à décembre 2014 ) et le Japon est proche, lui, de renouer avec la déflation qui l’a frappé dès 1993.
La Chine à son tour est en train de réunir les conditions d’un éclatement de la bulle financière du crédit et de connaître la baisse des prix.

Cette baisse n’est en rien le résultat de la lutte contre l’inflation. La plupart des économistes officiels parlent d’une « inflation négative » [1] pour masquer, volontairement ou involontairement, la profondeur du phénomène.
La déflation résulte de la surproduction qui se traduira par une récession plus ou moins profonde.

La baisse actuelle des cours du pétrole est révélatrice de cette tendance. Si les cours sont orientés à la baisse – comme pour la plupart des matières premières agricoles à l’exception du cacao – c’est que la production est plus élevée que la demande solvable.
L’Arabie Saoudite a décidé, en supprimant les quotas imposés par l’OPEP [2], de faire la guerre aux pétrole et gaz de schiste pour ruiner un futur concurrent.

Cette baisse est un drame pour tous les pays qui tablaient sur « l’or noir » pour financer leurs infrastructures ou leur place internationale comme le Venezuela.
La crise profonde qui touche la Russie provient directement de cette baisse qui sape toute possibilité de croissance. Ce pays est désormais en récession, le rouble flotte sur les marchés financiers internationaux.
La baisse des prix du pétrole n’est donc pas une bonne nouvelle, ce sont les prémices d’une récession qui ne tardera pas à se manifester.

La baisse de l’euro : positive pour la zone euro ?

La baisse de l’euro, de son côté, a des conséquences négatives pour les monnaies arrimées à la monnaie unique.
Le franc suisse a décroché faute d’avoir les devises nécessaires pour suivre la baisse rapide de l’euro passé de 1,30 dollar à 1,15. Le flottement du franc suisse s’est traduit par sa hausse rapide et par l’augmentation tout aussi brutale des taux d’intérêts des « emprunts structurés » indexés sur ce franc suisse.
Ces titres toxiques touchent quelques 250 collectivités territoriales et bon nombre d’hôpitaux publics qui avaient souscrit ce type d’emprunt sans compter les ménages.
La quasi-faillite menace sans que le gouvernement ne songe à faire une loi pour imposer aux banques responsables de ces montages – dont Dexia en faillite et quasi nationalisée – d’annuler ces emprunts structurés.
D’autant que les activités de l’ancien Crédit Local de France, que Dexia avait racheté, sont gérées par la Caisse des Dépôts et la Banque Postale…

La baisse de l’euro ne reflète que la force nouvelle du dollar, liée aux espoirs de la reprise économique aux États-Unis. La croissance a été surestimée. [3]
La récession de 2008-2009 a été plus profonde aux États-Unis que dans les pays européens, il était logique que la reprise y soit plus importante. La théorie des cycles enseigne que plus une récession est profonde, plus la reprise est forte.
Malgré des chiffres plus élevés qu’en zone euro ou au Japon, la croissance n’a été que de 2,2 % en 2014. La FED – Banque de réserve fédérale américaine – parle même d’une « croissance modérée ». Contrairement aux déclarations hâtives de Barack Obama dans son « discours sur l’état de l’Union » en janvier, la crise est loin d’être finie.
Cette hausse du dollar pose problème à l’industrie américaine qui voit ses exportations renchérir. Des voix commencent à se faire entendre pour faire baisser le cours du dollar.

Conjoncturellement, les capitaux s’orientent vers les États-Unis pour deux raisons essentielles. La confiance dans l’économie américaine et la différence des taux d’intérêt désormais plus élevés aux Etats-Unis que dans les pays d’Europe du Sud, résultat d’une divergence accentuée entre les politiques monétaires de la FED et de la BCE qui inversent leur rôle.

Le nouveau credo de la BCE

Mario Draghi, le président de la BCE, a compris le risque que représente la déflation. Il a donc amorcé un tournant dans la politique monétaire. La priorité n’est plus la lutte contre l’inflation mais, au contraire, la création monétaire pour tenter de réduire la déflation.
Il a pris la décision de créer 60 milliards d’euros par mois jusqu’à concurrence de 1140 milliards d’euros pour racheter principalement des titres de dettes publiques – souveraines – mais aussi, si nécessaire, de la dette privée.
Obligé à un compromis avec le gouvernement allemand, Draghi a concédé que 80 % de cette création monétaire sera aux mains des banques centrales nationales pour racheter des titres de leur propre pays.
La Grèce n’est, a priori, pas concernée, la BCE possédant déjà une grande partie des obligations de la dette souveraine passée.
Le résultat de ce Q/E, Quantitative Easing, de cette création monétaire liée à la baisse des taux de l’intérêt permet d’alimenter les institutions financières en liquidités. La BCE a aussi mis en place un taux d’intérêt négatif pour les banques qui voudraient placer ces liquidités auprès d’elle.
Une mesure qui voudrait orienter les banques vers les prêts aux agents économiques, les ménages, mais surtout les entreprises.
Celles-ci sont plutôt engagées dans un processus de désendettement et n’ont pas d’appétence pour le crédit. Les ménages qui ont vu leur pouvoir d’achat baisser, le chômage augmenter [4] s’orientent, quand ils le peuvent, vers l’épargne via l’assurance-vie plus que le livret A.

Cette création monétaire ne favorisera pas la croissance. Pour ce faire, il aurait fallu, à l’instar de la FED, que la BCE couvre les besoins de financement des États de la zone euro.
Cette énorme création monétaire restera, pour l’essentiel, confinée à la sphère financière. Ces liquidités excédentaires expliquent la baisse des taux d’intérêt. Mieux : actuellement les gouvernements allemands et français « bénéficient » pour leurs emprunts de taux d’intérêt négatifs.
Les banques paient pour placer leurs liquidités dans les titres de la dette souveraine : on croit rêver ! Une manière, pour ces institutions financières, d’augmenter leurs fonds propres et d’améliorer leur ratio de prudence.

Atmosphère de fin de règne

Cette manne monétaire explique aussi la hausse des bourses. En dépit de la déflation, la spéculation à la hausse des titres est toujours aussi forte, favorisée par le versement de dividendes importants des groupes du CAC40.
Cette dichotomie n’aura qu’un temps. Là se trouve aussi la cause de la multiplication de start-up prenant peu ou prou la place des banques. Le résultat est pour l’instant juteux. C’est pourtant l’indice d’un trop plein qui laisse penser que la crise financière n’est pas loin.

Ceci forme un contexte instable dans lequel les risques de crise financière et économique sont présents. Risques renforcés par les politiques d’austérité suivies par les gouvernements de l’Union Européenne.
La loi Macron, par exemple, n’est qu’un ramassis de recettes éculées du libéralisme. La flexibilisation du marché du travail n’a jamais servi ni la croissance, ni la capacité des entreprises à créer des emplois ou à investir.

La baisse du coût du travail ne permet pas de poser la question des industries nouvelles nécessaires pour résoudre crise écologique et mutations climatiques. Elle permet juste d’augmenter, à court terme, le profit, une exigence portée par les capitalistes financiers.

L’insistance de la compétitivité des entreprises de chaque nation de l’UE est un facteur d’éclatement. La croissance de l’économie allemande de 1,6 %, contre 0,4 % en France en 2014, s’est réalisée au détriment des autres économies de l’UE. La politique du gouvernement allemand est non coopérative et provoque, dans le même temps, la montée de la précarité et de la pauvreté.

La question de l’avenir de l’Europe, comme l’indique l’exemple grec, se joue sur le terrain politique et non pas sur l’économie. La première mesure serait de réduire les inégalités. Les écarts de fortune jamais vus depuis la fin de la Seconde guerre mondiale rongent la possibilité même de la démocratie.
Il faut le rappeler une fois encore, la crise systémique oblige le capitalisme à se révolutionner s’il veut survivre. Cette crise pose, par son ampleur et sa profondeur, la possibilité de sortir du capitalisme à condition que les populations le décident. ●

Nicolas Béniès


[1] Les mêmes, à l’instar de Christine Lagarde, directrice du FMI, ne disent jamais récession mais « croissance négative »

[2] Organisation des pays exportateurs de pétrole créée en 1960. Il est des pays producteurs de pétrole hors OPEP comme la Grande-Bretagne et le Mexique.

[3] Attention : la croissance de tous les pays est calculée par trimestre et exprimée en « glissement annuel ». Il faut traduire par « si le rythme constatée de ce trimestre se maintien toute l’année, alors la croissance annuelle serait de… » Ce n’est donc pas une réalité statistique mais une construction.

[4] La baisse récente, en janvier 2015, de 19 100 inscrits dans la catégorie A – soit moins 0,5 % - cache une augmentation toutes catégories confondues de 0,3 %, notamment celle des chômeurs de longue durée (plus d’un an).


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