1917 : de mutineries en Révolutions !

jeudi 22 janvier 2015  |  par  ÉÉ Revue  | 

Au début de l’année 1917, la guerre mondiale s’intensifie encore.
Les états-majors de deux camps en présence cherchent le KO, tandis que les populations de l’arrière font de plus en plus sentir un ras-le-bol du massacre et des privations endurés depuis presque trois années.
Les Unions sacrées, largement entamées en 1916, finissent de voler en éclat au cours de la décisive année 1917.

Un peu laissé de côté par les récits historiques sur la première guerre mondiale, le front dit de l’Est, où s’affrontent Russes et Allemands, concentre les mêmes souffrances que l’on retrouve sur tous les autres terrains d’opérations militaires.

Dans les tranchées, on endure les mêmes maux. Début 1917, une immense lassitude s’est installée et, côté russe, des centaines de désertions sont à noter. Un climat de révolte règne et une étincelle venue de l’arrière peut allumer la mèche de l’insoumission face aux brutaux officiers tsaristes.
À Pétrograd, les températures glaciales et les difficultés d’approvisionnements, dues à la priorité absolue donnée à la guerre, engendrent un vif mécontentement.
Le souvenir de la révolution avortée de 1905 est encore vif chez les travailleurs de la ville impériale et il faudrait peu de chose pour qu’ils se mettent à nouveau en mouvement.

Les bolcheviks, opposants à la guerre de la première heure, tentent de mobiliser cette force potentielle en faisant la jonction entre ces revendications sociales et le rejet du militarisme.
Des manifestations et des grèves éclatent en janvier mais demeurent minoritaires jusqu’au début du mois de mars. Face au manque de farine, les autorités décident le rationnement du pain.
La colère populaire s’exprime alors avec vigueur. Les femmes de Petrograd entrent en scène et organisent de grandes manifestations pour la paix et contre la guerre les 8 et 9 mars.
L’armée tire et tue des manifestants mais rapidement la situation échappe au gouvernement. Le 12 mars, certains régiments fraternisent avec les manifestants qui prennent le contrôle de la ville.
Les ouvriers forment des Soviets, où se côtoient bolcheviks et mencheviks, et exigent la formation d’un gouvernement démocratique.
Le tsar abdique le 15 mars et un gouvernement provisoire et modéré se forme. Les nouvelles autorités issues du soulèvement populaire doivent composer avec les Soviets où les bolcheviks tentent de gagner la majorité.

« Aucun soutien au gouvernement provisoire » Lénine

Quittant son exil suisse Lénine est de retour en Russie le 3 avril. Il analyse la situation nouvelle née de la révolution et les tâches qui selon lui incombent désormais aux bolcheviks.
Pour lui, pas d’ambiguïté, il ne faut apporter aucun soutien au gouvernement provisoire qui poursuit la guerre impérialiste et ne remet en cause aucun des engagements pris par le tsar Nicolas II auprès des états-majors français et anglais.
C’est à un long travail de conquêtes des masses ouvrières qu’appelle Lénine. Il fixe un cap politique clair : paix immédiate, tout le pouvoir aux Soviets, réquisition des domaines des grands propriétaires terriens, nationalisation des banques et construction d’un nouvelle Internationale révolutionnaire.

Au printemps 1917, les mutineries et les désertions continuent sur le front russe et, monte dans tout le pays, une sourde colère contre le nouveau gouvernement qui ne met à l’ordre du jour aucune des aspirations populaires : mettre fin à la guerre et enfin partager les richesses.
Faisant le lien entre les désertions au front et la crise sociale à l’arrière, la ligne des bolcheviks entre en résonance immédiate avec les attentes du peuple.

« C’est à Craonne sur le plateau Qu’on doit laisser sa peau »

On retrouve cette immense lassitude de la guerre sur le front de l’Ouest.
Sortis lessivés de la boucherie de Verdun à la fin de l’année 1916, les soldats subissent dès les premiers jours du printemps 1917 de nouvelles offensives inutiles et meurtrières.
Symbolisée par l’échec sanglant du chemin des Dames dans l’Aisne en avril 1917, la stratégie des généraux français envoie à l’abattoir, et en pure perte, des milliers de jeunes appelés. En quelques jours des milliers combattants sont tués.
Malgré cet échec cuisant, le général Nivelle entend poursuivre dans cette voie et conduire de nouvelles attaques autour de Laon et du fameux plateau de Craonne qui va devenir le symbole de ces assauts meurtriers et imbéciles.
En réaction, on note de premières mobilisations spontanées de soldats, qui récusant cette logique, refusent d’obéir à des ordres criminels. Les mutineries viennent de commencer.

La grève des tranchées : crosse en l’air !

Longtemps tenues à l’écart par les historiens de la première guerre mondiale, ces mutineries de soldats mettaient à rude épreuve les états-majors et ont posé, comme jamais depuis l’été 1914, la question de la poursuite du conflit.

La guerre reposant sur le consentement à combattre et la contrainte pour les récalcitrants, les révoltes de poilus sont un défi lancé à la face de la hiérarchie militaire.
L’historien Guy Pedroncini avait ouvert la voie dans les années 60 en sortant de l’ombre ces mutineries que l’historiographie dominante a toujours minoré.
Pour lui, durant quelques semaines, c’est à une véritable « grève des tranchées » à laquelle on a assisté. Dans un ouvrage majeur publié en 2010 André Loez poursuit dans cette voie et montre en quoi le mouvement des mutins de 1917 a été bien plus profond qu’on ne l’a longtemps cru.
Il parle même à son sujet d’un « mouvement social » dont le mot d’ordre central serait « à bas la guerre » ! Refus de combattre et d’obéir aux ordres, désertions, mouvement de révolte divers : les mutineries prennent des visages multiformes. Elles durent jusqu’en juillet et concernent pas moins de 61 divisions.

Ceux qui participent à cette grève des tranchées sont en moyenne plus jeunes que le reste des appelés et davantage politisés.
Les événements révolutionnaires de Russie jouent certainement un rôle d’exemple pour certains d’entre eux. Loez ne fait cependant pas des mutineries de 1917 une irruption soudaine, une poussée pacifiste sans précédent ni lendemain. Il l’inscrit dans le mouvement, certes minoritaire, mais continu des divers refus de la guerre depuis août 1914.

Inquiets devant la progression de la mutinerie, le pouvoir politique et les gradés réagissent par la répression et la menace.
3 500 condamnations sont prononcées par les conseils de guerre dont 554 à la peine capitale même si, « seules » 57 d’entre elles seront exécutées.

Pétain se posera comme le grand pacificateur de la révolte et en nourrira une popularité funeste. Ces mutineries, longtemps en marge des récits historiques, ont cependant laissé une trace indélébile dans la mémoire pacifiste et antimilitariste et n’ont rien perdu de leur force subversive.
Les paroles de la chanson de Craonne, fredonnés par les mutins, en témoignent : « Ceux qu’ont l’pognon, ceux-là r’viendront, Car c’est pour eux qu’on crève, Mais c’est fini, car les trouffions, Vont tous se mettre en grève, Ce s’ra votre tour, messieurs les gros, De monter sur le plateau, Car si vous voulez faire la guerre, Payez-la de votre peau ! ».

Et ailleurs ?

En cette année 1917, les mouvements de révolte se multiplient un peu partout dans les usines d’armement.
Des grèves éclatent en région parisienne en janvier et en mai. L’Union sacrée finit de se briser avec la sortie du gouvernement de la SFIO en septembre 1917.
Ce renouveau de la combativité ouvrière est patent en Allemagne où les travailleurs de Leipzig et Berlin sont massivement mobilisés contre le régime impérial en avril tandis que les marins de la Baltique sonnent le tocsin révolutionnaire et s’organisent en « conseils » sur le modèle des Soviets russes.

Derrière les barreaux de sa prison Rosa Luxembourg parvient encore à faire passer clandestinement des textes à ses camarades en lutte.
En avril 1917 le parti social-démocrate indépendant a vu le jour et c’est désormais en son sein que les spartakistes font vivre leur courant.
Dans une brochure spartakiste clandestine d’août 1917, Rosa Luxembourg résume bien la situation après trois ans de guerre : « comme il y a trois ans, il n’y a plus qu’une alternative : guerre ou révolution, impérialisme ou socialisme ! Proclamer cette vérité sans réticence et sans subterfuge et en tirer les conséquences révolutionnaires, voilà quel est aujourd’hui le seul moyen possible dont dispose le prolétariat pour obtenir une paix socialiste, la seule manière pour des prolétaires et des socialistes de travailler à l’œuvre de la paix ! »
Encore deux mois et c’est encore de Russie que viendra une seconde salve révolutionnaire et internationaliste… ●
(à suivre…)

Julien GUERIN (77)


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