Non, le genre n’est pas un cache-sexe !

jeudi 22 janvier 2015  |  par  ÉÉ Revue  | 

Au-delà des multiples significations et interprétations du mot « genre », il semble nécessaire de revenir à la définition du concept : le genre décrit bien un système d’oppression.
Un outil utile au féminisme.

Ayant fait irruption dans le débat public, notamment au moment de l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, puis des ABCD de l’égalité, le concept de genre a été (mal) vulgarisé, caricaturé, instrumentalisé, bref le mot genre a été malmené, associé à une prétendue « théorie » sulfureuse qui viserait à l’indifférenciation des sexes.
Il a été employé à tort et à travers par des hommes et femmes politiques oscillant entre méconnaissance scientifique et malhonnêteté intellectuelle.

Le genre se révèle dans la construction sociale que chaque culture élabore autour du sexe, et qui assigne aux femmes et aux hommes des comportements, des rôles sociaux différents ; il définit donc le masculin et le féminin.
Mais s’en tenir à ce dernier aspect serait réducteur et conduirait à une impasse. Il est vrai que certain-es, notamment dans le mouvement queer, se limitent à une approche identitaire du genre, à son acception psychologique.
C’est oublier un peu vite que de ces différences résultent des inégalités, ce que soulignent la plupart des chercheuses [1] qui travaillent autour du genre.

La polysémie du genre

Les définitions que donnent les unes et les autres du système de genre sont sans ambiguïté : Pour Joan Scott, « le genre est un élément constitutif des rapports sociaux fondés sur des différences perçues entre les sexes, et le genre est une façon première de signifier des rapports de pouvoir ».
De même, les fondatrices de ce concept en français (Delphy, Guillaumin, Tabet) insistent bien sur l’idée du genre comme rapport social.

Mêmes incontournables en sciences de l’éducation : l’acception socio-politique du genre est mise en avant. Selon Collet & Mosconi : « Le concept de genre renvoie à un rapport social de pouvoir du groupe des hommes sur le groupe des femmes, qui institue des normes de sexe différenciatrices et hiérarchisantes ».
Cendrine Marro définit le genre comme « un système hiérarchique de normes de sexe qui prend appui sur la croyance en LA différence des sexes. »

C’est d’ailleurs un enjeu important de l’éducation à l’égalité ! Menant actuellement une recherche en primaire, C. Marro constate que les professeur-es des écoles ont tendance à travailler en terme de droits (avoir le droit de choisir ses loisirs, son métier, d’exprimer ses sentiments quel que soit son sexe) en négligeant les inégalités liées aux différences, ou bien en renvoyant ces inégalités à un « autrefois » ou un « ailleurs » laissant à penser que la France du XXIème siècle se serait affranchie de la domination masculine…

Sexe, genre et émancipation

Alors que la science (la biologie), mais aussi la philosophie s’interrogent sur la dualité des sexes [2] , le genre continue à produire une bi-catégorisation stricte entraînant une hiérarchie des sexes et des sexualités.
Ainsi, LE genre définit LES sexes. Selon Delphy, « le singulier permet de déplacer l’accent des parties divisées vers le principe de partition lui-même ». Le rapport est le même entre sexe/genre et division/hiérarchie.

Pour Delphy : « Le flou de la conceptualisation est lié (…) aux déchirements que l’on relève dans le domaine politique entre le désir de se débarrasser de la domination et la peur de perdre des catégorisations qui semblent fondamentales », autrement dit la persistance de l’essentialisme.
Et c’est sur cet essentialisme que se basent la domination masculine et l’oppression des femmes. Féministes, nous revendiquons la prise en compte du genre en tant qu’outil de connaissance, c’est-à-dire l’analyse des mécanismes qui génèrent les inégalités et les hiérarchies, pour mieux œuvrer à déconstruire le système de genre, ses normes et assignations, largement intériorisées.

Les réactionnaires ne s’y trompent qu’à moitié : ce n’est pas le genre qui est subversif, mais bien l’objectif de son abolition.
« Ce que seraient les valeurs, les traits ou la personnalité des individus, la culture d’une société non-hiérarchique, nous ne le savons pas et nous avons du mal à l’imaginer. (…) peut-être ne pourrons-nous vraiment penser le genre que le jour où nous pourrons imaginer le non-genre. » [3] ●

Cécile Ropiteaux


[1] Féminin de majorité.

[2] cf. notamment Anne Fausto-Sterling, Elsa Dorlin.

[3] Toutes les citations de Christine Delphy sont extraites de : « Penser le genre »,
in L’ennemi principal, tome 2, Éd. Syllepse, 2001.


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