CGT, l’urgence de la démocratisation

jeudi 19 mars 2015  |  par  ÉÉ Revue  | 

L’élection d’une nouvelle équipe par le CCN des 3 et 4 février 2015 clôt la crise ouverte par la révélation des errances financières de Thierry Lepaon. L’analyse de Jean-Marie Pernot, chercheur en sciences politiques.

Le sens du vote presque unanime pour la direction proposée par Philippe Martinez, est le signe d’une responsabilité collective qui veut qu’une confédération ne peut rester longtemps sans secrétaire général, ou avec un secrétaire général totalement déprécié.
Bref, la nouvelle direction est d’abord plébiscitée par l’horreur du vide. Sa composition reflète les équilibres que le nouveau secrétaire général a recherchés ou qu’il s’est vu imposer pour la faire accepter à la majorité requise par le CCN.

Trois remarques :

1) Ce dysfonctionnement est le révélateur d’un déficit de démocratie. La démocratie interne à la CGT ne fonctionne pas et les déclarations répétées sur le rôle premier des syndiqués dans la vie interne de l’organisation ne suffisent pas à transformer ce vœu pieux en réalité. Les syndiqués de base, ainsi que le premier échelon des élus et mandatés des syndicats, ont en réalité peu de prise sur les étages supérieurs de l’organisation.
Le double pouvoir, statutairement équilibré, entre les UD et les fédérations a rarement reflété la distribution des pouvoirs et de l’influence au sein de la centrale. Le véritable lieu de pouvoir est – et reste – dans les fédérations et notamment dans certaines d’entre elles : le nombre d’adhérents de tel ou tel secteur professionnel indexe en partie l’influence qu’il peut exercer sur la vie confédérale, mais il existe également un pouvoir symbolique au-delà du nombre. Ces deux dimensions peuvent se mêler, par exemple dans l’influence de la métallurgie qui était jusqu’à la fin du 20ème siècle, à la fois le secteur dominant en effectifs mais aussi la poutre maîtresse de la représentation de la classe ouvrière organisée, qui occupait une place importante dans l’imaginaire de la centrale et aussi dans sa réalité. La fédération de l’énergie, symbole du rôle joué par la CGT à la Libération (la référence à Marcel Paul) garde toujours beaucoup d’influence au sein de l’appareil confédéral (voir son poids sur la question du nucléaire au sein de la CGT), rôle conforté par les importants moyens en droits syndicaux acquis au sein de l’entreprise. La fédération des cheminots est surtout porteuse d’une symbolique forte qui va de la bataille du rail aux grèves de 1995. La Poste reste un fournisseur important de cadres et de moyens syndicaux (Louis Viannet ou Maryse Dumas en sont issus). Apparaissent également de nouvelles entités comme la fédération des services publics parce qu’elle est aujourd’hui la plus nombreuse en adhérents et qu’on en retrouve de nombreux cadres au sein des directions d’unions départementales. On peut y ajouter la Santé, élément majeur de la féminisation des effectifs, devenue elle aussi une grande pourvoyeuse d’adhérents.

Ce n’est pas un hasard si, au cœur de la tourmente qui l’atteignait, T. Lepaon a réuni autour de lui un aréopage de dirigeants de fédérations, sans existence statutaire mais justement composé des représentants des fédérations ci-dessus évoquées. La crise reflète et met à jour les déficiences de la démocratie interne. La décision prise par le nouvel exécutif de visiter 2000 syndicats d’ici au prochain congrès traduit manifestement une telle prise de conscience.

Mais la crise relève d’autres registres : elle survient au sein d’une organisation qui reste en échec sur un grand nombre des orientations arrêtées depuis une vingtaine d’années. C’est d’autant plus paradoxal qu’à la base, des équipes CGT agissent, expérimentent et trouvent souvent une relève générationnelle dans ses syndicats.

2) Lorsqu’il arrive à la tête de la CGT en 1992, Louis Viannet met en œuvre trois axes majeurs pour sauver une CGT très menacée : d’abord la vérité sur la situation de l’organisation après une décennie de déni ; ensuite une distanciation à l’égard du PCF ; enfin, il propose une démarche de syndicalisme rassemblé. Ces trois orientations sont léguées à son successeur dans un contexte plutôt favorable puisqu’il correspond au cycle des grandes mobilisations sociales 1995-2010. La CGT y joue un rôle central et paraît sortie du risque d’extinction. En 1999, B. Thibault lance l’objectif du million d’adhérents qui donnerait un peu d’air à la centrale et lui permettrait de se réimplanter, en particulier dans le secteur privé où la présence est alors en dessous du seuil critique.

Bien que la dynamique sociale de la période soit favorable, les effectifs ne se redressent pas. Même la lutte victorieuse contre le CPE n’apporte aucun renforcement de l’organisation. Le syndicalisme rassemblé reste un objet de dispute interne mais, dans la pratique, B. Thibault, qui n’a pas digéré le « lâchage » de la CFDT en 2003, a clairement rompu les ponts. La période Sarkozy qui pousse à l’entente ne conduit pas à un rapprochement avec la CFDT. Lorsqu’il s’est agi, à la fin de 2010, de mettre à jour la plate forme intersyndicale de janvier 2009, c’est la CGT qui s’est dérobée et non la CFDT. Conscient du fait que le renforcement n’était pas au rendez-vous, B. Thibault lance en 2008 un chantier sur l’état des lieux de l’organisation et les réformes internes à mettre en œuvre pour réduire le décalage persistant entre les structures de la CGT et le redéploiement du salariat survenu en une trentaine d’années. Le congrès de 2009 adopte un ambitieux chantier de réorganisation passant par les périmètres des syndicats, la carte des unions locales, la redéfinition du rôle des régions, le dessin des champs fédéraux, etc. Le congrès suivant, en 2012 a adopté des résolutions sur l’élargissement du champ revendicatif aux questions du travail et d’un nouveau mode de développement. Mais tout cela est resté en plan comme un certain nombre d’autres orientations que la CGT peine à traduire en objectifs concrets et en revendications (la sécurité sociale professionnelle ou le nouveau statut du travail salarié par exemple).

Le chantier de la réorganisation interne est en panne. Or, c’est une question politique majeure, car la définition des contours des structures au sein d’une organisation contient une bonne part du projet politique de celle-ci. Au-delà des discours, les principes d’organisation traduisent les moyens mis en œuvre pour rassembler les travailleurs et lutter dans les configurations matérielles concrètes du capitalisme. C’est ce qu’avait fait la CGT au début du 20e siècle lorsqu’elle s’était réorganisée en passant du syndicalisme de métier au syndicalisme d’industrie. Les fédérations historiques n’ont pas bougé et ont poursuivi une gestion patrimoniale de leurs adhérents. La CGT reste donc organisée sur le même schéma qu’il y a 50 ans, dans l’économie fordiste avec une composition salariale dominée par les effectifs ouvriers industriels et où l’entreprise s’ajustait plus ou moins à la communauté de travail. Comment prétendre sérieusement défier le capitalisme contemporain avec un tel équipement ? Ce débat est central ou devrait l’être, et d’ailleurs de nombreuses initiatives innovantes existent qui ne sont pas prises en charge par les fédérations.

3) Après une période d’éviction, la question politique fait retour : la CGT doit-elle se manifester davantage dans le champ politique et œuvrer à la reconstitution d’une alternative politique à la gauche du parti socialiste ? La question n’est pas sans objet : le syndicalisme français a eu dans son histoire, plus que d’autres, le besoin de ressources politiques pour assurer la coordination interprofessionnelle, la mobilisation sociale et la structuration idéologique de son corps militant. Cette question est d’autant moins absurde après la victoire électorale de Syriza en Grèce et elle l’est encore moins au regard du développement des idées du FN parmi les travailleurs, thème que la CGT tente d’ailleurs de saisir à bras le corps. Le débat a du sens mais il n’a pas lieu ouvertement, il ne se manifeste qu’en marge des instances : le tabou de la relation au PCF pèse encore, il n’est pas réellement assumé ce qui empêche un débat de fond sur ces sujets.

Le mandat de la nouvelle équipe est aujourd’hui de préparer le congrès à venir dans un an et demi. Ce que le prochain congrès peut adopter est certainement important, mais les raisons pour lesquelles les décisions prises par les congrès précédents ne sont pas mises en œuvre le sont tout autant. La nouvelle équipe peut y parvenir. On relèvera avec inquiétude que sa composition traduit le poids des fédérations traditionnelles, de celles-là même qui n’ont pas été très actives dans la mise en œuvre des décisions antérieures. Mais les surprises sont encore possibles et Philippe Martinez a plutôt réussi ses premiers pas de secrétaire général.

Pendant ce temps là, sur le terrain, les militants rament. Ultime richesse de la CGT, il conviendrait de prendre garde à ne pas les décevoir ou les décourager… ●

Jean-Marie Pernot, Chercheur en sciences politiques.


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