Quand le manuel d’histoire se rebelle

samedi 22 novembre 2014  |  par  ÉÉ Revue  | 

Questions à Laurence DeCock
co-auteure du « manuel d’histoire critique »

Le Monde Diplomatique a laissé carte blanche à 48 historiens et journalistes pour rédiger un « Manuel d’histoire critique ».
Pour celles et ceux qui pratiquent l’histoire scolaire, le manuel est un objet complexe. Soumis à des logiques éditoriales de rentabilité, il tient une place dans la classe variable selon les pratiques enseignantes.
Banque de documents et d’exercices, outil de révision pour les élèves, on s’y plonge ou y butine au gré des besoins. La concurrence du secteur en a figé l’organisation et les contenus : des documents de toute nature font face à des pages « cours » avec un plan en 3 parties auxquelles s’ajoutent des pages méthodes.

Le manuel scolaire n’est pas un objet froid. Ainsi, on lui prête des intentions qui alimentent les appétits financiers d’animaux médiatiques et d’éditeurs.

Ils se rassasient en mettant à intervalles réguliers dans les rayons des libraires des « contre-manuels » ou « des alter-manuels » auxquels s’ajoutent des pamphlets contre l’existant pour faire masse.

Centré sur l’histoire contemporaine, celui du « Diplo » utilise l’histoire critique comme un puissant levier pour bousculer les idées reçues, déconstruire les stéréotypes ou la vulgate de l’histoire scolaire : mettre l’histoire en débat, en interroger les interprétations, en faire apparaître les paradoxes, tel est son but.
Il y a aussi la volonté faire une place aux anonymes, au collectif, à l’économique et aux questions sociales, d’entendre sa polyphonie : les femmes, les immigrés, les sans-grades sont présents. L’ouvrage porte un regard sur les zones d’ombre des programmes.
Ceux-ci, comme le rappelle P. Legris [[P. Legris, Qui écrit les programmes d’histoire ?, Presses Universitaires de Grenoble, 2014.], sont une narration officielle et choisie du passé laissant de côté dans leur approche très européo-centrée bien des épisodes, des territoires que les auteurs ont souhaité réintroduire : c’est le cas des pages consacrées au continent sud-américain, grand absent des programmes de l’histoire enseignée.

Pour comprendre la démarche suivie par ce collectif d’auteurs réunis par le Monde Diplomatique, nous avons demandé à Laurence DeCock, co-auteure, de bien vouloir compléter et éclairer cette présentation.

◗ EE : L’histoire critique doit permettre de déconstruire les idées reçues, l’époque contemporaine enseignée comme un processus ininterrompu et vertueux de progrès scientifiques et de guerres devenues quelque peu inévitables, devient dans l’édition du Monde Diplo le temps Des mondes insurgés. En quoi ce titre traduit-il une vision alternative de l’histoire scolaire ?
Laurence DeCock : L’expression met en effet volontairement l’accent sur une dynamique des acteurs et actrices à l’origine de ces « insurrections ».
On entend souvent dire qu’il faut « réenchanter l’enseignement de l’histoire » et que la seule manière serait d’y remettre des objets de fierté (hauts faits et gestes des héros) nationale.
Nous nous situons dans cette optique de ré-enchantement certes, mais en redonnant aux sujets de l’histoire leur capacité d’action sur le monde. Ainsi, « les mondes insurgés » est un titre qui appelle à la reconnaissance des multiples formes d’indignations et de mobilisations qui irriguent le quotidien de notre monde.

◗ EE : Quelles furent les contraintes formelles de cette publication ?
LDC : Ce sont vraiment les gens du Monde diplo qui sont à l’origine du projet.
Chaque chapitre a fait l’objet d’une coordination spécifique. Je me suis occupée du premier. Le sommaire a été élaboré collectivement lors d’une réunion au siège du journal.
Chaque chapitre commence par une « déconstruction des idées reçues » sur un sujet. Dans le chapitre 1, il s’agit par exemple d’interroger la fausse évidence d’un XIXe siècle libéral.
Ensuite chaque sujet a bénéficié de 4 000 signes assortis d’une iconographie mêlant des anciens manuels, des bêtisiers et des manuels étrangers.

◗ EE : Quelles sont les forces et faiblesses de l’ouvrage réalisé et les suites envisagées ?
LDC : La force principale de ce projet est vraiment l’approche critique qui est une démarche pédagogique que l’on aimerait centrale. Les allants de soi sont déconstruits, les questions sont reformulées et l’ouverture sur les regards étrangers permet de travailler la multiplicité des interprétations.
En revanche, certaines parties peuvent parfois sembler moins « novatrices » que d’autres selon les auteurs. Chacun y butine à son gré selon son appétit. Nous avons des retours exaltés et d’autres plus sceptiques.
La suite ? Comme le suggérait un collègue lors d’une rencontre publique, il serait hautement souhaitable d’avoir l’équivalent pour le collège. ●

Propos recueillis par
Véronique Servat


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