Questions à… Shlomo Sand, historien israélien.

dimanche 14 septembre 2014  |  par  ÉÉ Revue  | 

Shlomo Sand, historien israélien, enseigne à l’université de Tel Aviv.
Il a sorti ces dernières années trois livres de remise en question totale des mythes fondateurs du sionisme.
Dans l’ordre de parution :

  • Comment le peuple juif fut inventé (Flammarion, 2010) ;
  • Comment la Terre d’Israël fut inventée (Flammarion, 2012) ;
  • Comment j’ai cessé d’être juif (Flammarion, 2013).

Il nous a accordé un entretien.

« Je veux une confédération par deux souverainetés »

◗ Comment s’est construite ta démarche dans l’écriture de tes livres sur le sionisme ? Comment en es-tu arrivé là, Pourquoi plusieurs livres ?

Shlomo Sand : j’ai commencé avec une démarche prudente et modeste. Je voulais faire une étude sur les acquis des archéologues sur la « vérité biblique » : la Bible est le premier livre d’histoire que l’on apprend en Israël dès l’âge de sept ans (dans les écoles laïques on enlève la présence de dieu et les miracles).
Dans les années 1990 des archéologues ont critiqué ces récits comme a-historiques [1].
J’ai écrit le premier livre sans connaître la fin. Au bout de premier chapitre j’ai découvert que l’exil n’a pas eu lieu alors qu’il est dans les manuels scolaires israéliens.
J’ai cherché des sources sur l’exil et je ne les ai pas trouvées. L’origine de ce mythe est chrétienne, on en trouve les traces dès le IIIe siècle. Deux questions ont donc surgi : que sont devenus les Judéens s’ils n’étaient pas exilés et pourquoi il y a tellement de juifs dans le monde ?

Quand j’étais jeune, j’étais d’extrême gauche et antisioniste au Matzpen [2]. Malgré cela on croyait à tous les mythes historiques. On était antisionistes parce qu’on n’acceptait pas de virer des autochtones arabes après 2000 ans « d’absence ».
Même aujourd’hui, dans l’extrême gauche israélienne, il y a des gens qui ne partagent pas mes idées historiques. De toute façon je ne me définis pas comme antisioniste mais comme non sioniste ou post-sioniste car j’accepte la présence israélienne. Politiquement, je crois qu’il faut désioniser l’État d’Israël, donc le démocratiser.

Après avoir découvert les conversions, y compris de royaumes convertis, j’ai mis en doute le concept de « peuple juif ».
Si l’on applique le mot « peuple » sur des groupes avec des cultures laïques communes (comme la langue par exemple), on ne peut l’appliquer sur les juifs car le « seul » point commun entre un juif de Kiev et un juif de Marrakech c’est la religion.
À partir du XIXe siècle, la laïcisation estompe ce point commun. Il n’y a pas une langue juive. L’hébreu était une langue sacrée comme la latine. Les rabbins savaient l’hébreu mais pas le peuple.
Pour une culture laïque commune on a besoin d’un territoire. Les Israéliens ont une culture nationale, pas les juifs. Le sionisme, par la colonisation, a donc créé deux peuples : le peuple israélien et le peuple palestinien.

Vers la fin du XIXe siècle, avec la montée du nationalisme, quelque chose se crée culturellement dans la population yiddish sous l’empire russe pour créer un peuple, mais pas un peuple juif.
Quatre coups ont liquidé ce peuple ; les pogroms et l’émigration, la révolution bolchevik et l’écrasement de la culture yiddish, le massacre des nazis et le sionisme.
Les coups ne sont pas pareils moralement mais ils ont déconstruit ce peuple yiddish en train de se cristalliser.

Le terme de peuple, dans le sens moderne du terme, est formé par les historiens au XIXe siècle pour créer les nations modernes.
En France, on utilise les Gaulois pour trouver une origine commune. Aujourd’hui en France, personne ne pense cependant descendre des Gaulois.
En Israël, tout le monde pense descendre des Hébreux. Tous les nationalismes se sont constitués sur des mythes, les plus éloignés possibles. Pour nourrir une vision du futur ces nationalismes ont besoin d’un mythe du passé.

A chaque étape de mon travail, j’étais surpris par le nombre de royaumes qui s’étaient convertis.
Jusqu’en 1967, cette vision du pluralisme était moins menaçante pour les sionistes qu’après. Israël est une ethnocratie, pas une démocratie. Cette idée du pluralisme ne choque pas mes élèves israélo-palestiniens mais Bernard-Henri Lévy ou Finkelkraut oui. Je savais que je serai attaqué.

Une des critiques de gauche qui m’a été portée est que je n’ai pas analysé le processus historique de la colonisation.
C’est pour cela que j’ai écrit mon deuxième livre. Avec celui-ci j’ai compris qu’Israël ne peut pas se libérer tout seul des Territoires Occupés. La gauche sioniste qui, à partir de 1967, parle de compromis sur les territoires occupés, ne peut les réaliser à cause de sa vision biblique de mère patrie.
Renoncer à Hébron ou Bethléem, ce serait pour les Israéliens comme dire aux Français de renoncer à Reims ou Orléans.

Le troisième livre, le plus personnel, c’est avant tout un cri de malheur.
Toute ma vie, je me définissais juif. D’abord parce que je n’avais pas analysé historiquement le sionisme, mais aussi à cause de l’antisémitisme.

Être juif dans l’État d’Israël, c’est être un citoyen privilégié. Par exemple, si Marine Le Pen devient présidente demain et déclare la France gallo-catholique, les Français d’origine juive vont se sentir comme les Israélo-arabes en Israël.
J’ai compris que le terme juif n’a pas un contenu culturel. Il est composé sur la mémoire. Chaque mémoire collective s’est composée sur une idée collective. Or, une idée créée seulement sur une mémoire et non sur une culture sociale est dangereuse parce qu’elle est fragile.
Comme il n’y a pas de culture juive laïque, je suis juif par mémoire. J’ai cessé d’être juif parce qu’à un moment cette identité n’est pas ouverte ; on ne peut devenir juif laïque comme on peut devenir français, catholique…

◗ Comment ont-ils été reçus en Israël ?

Shlomo Sand : la réception en Israël fut mitigée. D’un côté, ce furent des best-sellers. 19 semaines parmi les meilleures ventes pour le premier et 10 semaines pour le second. Pas le troisième mais la réception par les journaux fut meilleure.

Par contre, le monde universitaire a mal réagi. Il y eut un silence des historiens sionistes tant qu’il n’y avait pas d’écho hors d’Israël. Même les antisionistes m’ont attaqué, choqués que j’eusse pu parler comme cela du peuple juif. J’étais devenu un sort de paria.

Par contre, les médias m’ont reçu de manière ouverte. J’ai été reçu à peut-être dix émissions de télévision. Début mai cette année, un site important a fait une liste, pour la fête de l’indépendance, des gens qui ont le plus influencé la culture politique israélienne : n° 64, Netanyahou, n° 67 Shlomo Sand, n° 90 Shimon Peres.
C’est ridicule à mon avis mais j’ai été élu l’homme le plus influent pour mon âge. Chaque maison d’édition m’a accueilli les bras ouverts en Israël. Il y a deux ans, il y avait une grande fête des jeunes à Tel Aviv où j’étais parmi les 50 personnes les plus aimées dans la ville.
J’ai cru que c’était une blague. Mais c’est Tel Aviv, pas tout Israël. Donc, réception mitigée. Je suis un paria mais parallèlement, on me demande toujours de faire cours.

Le premier livre fut traduit en 20 langues, le deuxième en 10 et le troisième en 8. Je suis surpris par ce large écho, jusqu’en Chine et au Japon. Le seul endroit où j’ai rencontré de l’antisémitisme, c’est en Hongrie. Ils n’ont pas aimé là-bas quand j’ai dit que les juifs étaient à Budapest avant les chrétiens.

◗ Comment analyses-tu la situation actuelle en Israël et dans les territoires occupés ?

Shlomo Sand : la situation est grave. Je ne crois pas que quelque chose puisse changer de l’intérieur en Israël, sans pression extérieure.
Or, ce n’est pas possible parce que le monde occidental accepte de faire pression sur l’Iran (dont on suppose qu’elle pourrait travailler à avoir une base pour fabriquer une bombe atomique) ou la Russie parce qu’ils ont annexé un territoire peuplé majoritairement de Russes, mais pas Israël alors que cela fait 47 ans qu’il y a occupation, sans donner la possibilité de s’intégrer aux Palestiniens !

◗ Que penses-tu ou comment est-ce que tu te situes dans le débat un État/deux États ?

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Shlomo Sand : je crois qu’un État est la solution la plus parfaite moralement. Mais mettre cela en avant, c’est la chose la plus infantile. Il faut l’accord des deux parties mais aucune ne la réclame.
Cela suppose l’accord d’un peuple raciste et paranoïaque. Or, Israël peut se passer des Palestiniens car non dépendante d’eux, contrairement aux blancs d’Afrique du Sud vis-à-vis des noirs.
Parallèlement, on ne peut pas bâtir deux États complètement séparées mais une confédération ; cela suppose avant tout de faire reculer l’armée israélienne. On ne peut vivre au Proche-Orient sans les arabes et les musulmans. Deux États sont une étape.

Netanyahou veut des bantoustans. Je veux une confédération par deux souverainetés. J’accepte n’importe quelle pression sur Israël, sauf le terrorisme. ●

Propos recueillis
par Olivier Sillam


[1] Voir Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, La Bible dévoilée, les révélations de l’archéologie, Bayard, Paris, 2002.

[2] http://www.mako.co.il/culture-artic…


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