Partage et bienveillance de l’évaluation néolibérale...

dimanche 14 septembre 2014  |  par  ÉÉ Revue  | 

La question pourrait se poser au regard des déclarations que Benoît Hamon a multipliées pour revendiquer « une évaluation bienveillante et exigeante » et annoncer le lancement d’une « conférence nationale sur l’évaluation des élèves ».

La rupture devrait pourtant s’avérer limitée. À commencer par la méthode du changement qui tient du « plan com’ » le plus classique.
Tout y est : la recherche du diagnostic partagé et du consensus entre tous les acteurs, un calendrier étalé sur trois mois et des modalités d’organisation fixant d’en haut la place de chacun, le rappel de ce que sont en la matière les bonnes pratiques nationales et internationales, un pilotage par des experts incontestés…

Partager ou objectiver l’évaluation ?

Passons aux deux points forts du discours ministériel que sont la bienveillance et le partage : une évaluation positive qui « stimule les élèves au lieu de les décourager » et « une évaluation dont les objectifs, les principes et les modalités doivent être partagés par les élèves, les familles, les enseignants… »

Ce dernier point mérite d’être discuté. Une évaluation centrée sur l’acquisition des apprentissages a-t-elle vocation à être partagée ou à être objectivée et explicitée par les enseignants en sorte que son sens et sa portée puissent être mieux assimilés par les élèves et mieux compris par les parents ?
Les logiques du partage et de l’explicitation sont loin d’être équivalentes. L’ambiguïté du propos ministériel (dont l’appel insistant à la prise en compte de la parole de « non spécialistes ») suggère que l’idéal serait de parvenir à une pratique pacifiée de l’évaluation reflétant un point de vue consensuel entre enseignants, parents et élèves.

Après la co-éducation… une co-évaluation en somme, soit une conception très relativiste où les critères d’ordre épistémologique et didactique n’occuperaient pas une place déterminante.
Gageons que l’utilitarisme ambiant n’y trouvera rien à redire. À l’inverse une logique d’objectivation et d’explicitation inviterait à une réflexion collective à partir des pratiques professionnelles et aussi à intégrer l’apport de recherches en psychologie sociale et en sociologie de l’éducation.
Le rappel de nombreux biais et la mise à jour de ce que Bourdieu désignait comme les catégories implicites de l’entendement enseignant demeurent d’utiles sujets d’échange en matière d’évaluation comme de pédagogie.
Ce n’est pas la direction proposée par un projet ministériel bricolé à la hâte.

Bienveillance…

Venons-en à la bienveillance. Le diagnostic semble tenir du bon sens : en ne prenant en compte que les lacunes, l’évaluation actuelle générerait découragement et échec surtout chez ceux qui ne disposent pas des codes culturels adéquats.
À l’inverse une évaluation positive serait un outil de progrès et non plus de relégation. Elle devrait valoriser ce qui est acquis, encourager l’élève et lui faire prendre conscience de ses capacités.

D’un côté donc la « notation sanction à faible valeur pédagogique », de l’autre « une évaluation positive, simple et lisible, valorisant les progrès ».

Un tel simplisme – assez ignorant de ce que peuvent être dans leur diversité, leur évolution et leur expérimentation les pratiques d’évaluation des enseignants – ne s’accorde guère avec une confrontation au réel de la progression des apprentissages.
Il sera par contre opérant s’il s’agit d’évaluer des compétences-clés [1] et de remplir le livret qui les consigne : des croix apposées dans les bonnes cases pour indiquer ce qui est acquis et ce qui ne l’est pas, voilà qui est assurément simple et lisible.
Quelle validité pour la construction méthodique et raisonnée de savoirs ? La problématique ministérielle est ailleurs : l’objectif visé se concentre sur le vécu des acteurs et leur bonne entente.

Ambivalence

Les approches compatissantes et psychologisantes de l’évaluation ne sont pas nouvelles.
Les thématiques de la mobilisation positive de soi et de ses ressources, de l’empathie partagée et de la non-directivité érigée en règle pédagogique, ont été des vecteurs puissants de conversion de l’école à un cours nouveau centré sur la valorisation du « capital humain ».
Elles ont pu alimenter de vaines polémiques entre « pédagogues » censés être mieux à l’écoute de la personnalité de l’enfant et « républicains » défenseurs des savoirs… compatibles avec l’ordre républicain et sa morale.

L’essentiel se jouait ailleurs : dans la subordination de l’école à l’économie dominante d’un capitalisme global et sans limite qui étend la marchandisation et les normes de concurrence et de compétition à tous les domaines.
L’injonction faite ici à l’école n’est pas de simple adaptation au monde tel qu’il va. Elle est appel à convertir nos comportements et à mobiliser nos subjectivités pour faire advenir ce monde comme seul possible. D’où le recours aux ressorts psychologiques propres à promouvoir un développement personnel bien orienté.
Toute l’ambivalence du souci psychologique du sujet scolaire est là.

En toute autonomie, reprendre la main

Benoît Hamon semble en prendre partiellement conscience lorsqu’il se demande si le sens des mots « compétition » et « performance » n’est pas appris trop tôt et au détriment de valeurs telles que l’égalité et la fraternité.

C’est peu et surtout c’est occulter que la logique du néolibéralisme est globale. La figure d’un possible aménagement « bienveillant » et à « visage humain » ne serait que duperie ou monstruosité.
Comment l’évaluation des élèves pourrait-elle s’abstraire des immenses et contraignantes mutations des finalités et du fonctionnement du système scolaire et du système social ?
Si elle n’est pas de pure façade et de diversion, l’intention (légèrement) réformatrice engendrera rapidement de nouvelles contradictions. Il importe pourtant de s’y confronter. Non pour cautionner le piège d’une vraie fausse concertation mais pour mener le débat avec nos collègues de classe et au-delà et reprendre même modestement la main sur l’évaluation, sur nos pratiques professionnelles, sur l’avenir de l’école. ●

Francis Vergne


[1] Celles là même qu’une Europe néolibérale impose comme norme pour engendrer une école et un rapport au travail marqués de façon indélébile du sceau de l’employabilité.


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