ABCD de l’égalité : des moyens ou la fin ?

dimanche 14 septembre 2014  |  par  ÉÉ Revue  | 

Gaël Pasquier est maître de conférences en sociologie à l’ESPE de Créteil depuis cette rentrée. Directeur d’école maternelle jusqu’en juillet 2014, il a participé aux sessions de formations des Professeur-es des Écoles du dispositif ABCD en Seine-Saint-Denis, en tant que formateur spécialiste des questions d’égalité des sexes et des sexualités à l’école.

◗ Quelle est ton appréciation des ABCD de l’égalité mis en place à la rentrée 2013 ?

Les ABCD marquent une rupture assez importante, parce que pour la première fois l’institution se souciait d’une application effective des textes dans la réalité des classes, au-delà des initiatives relevant du bon vouloir ou du militantisme pédagogique de PE, d’IEN ou de formateur-rices.
Tirant les leçons du rapport très critique de l’Inspection Générale sur l’égalité entre filles et garçons à l’école (mai 2013), les ABCD proposaient une banque de ressources alliant fiches pédagogiques et apports théoriques, ainsi que des formations de sensibilisation.
Leur objectif n’était pas que l’égalité des sexes soit une préoccupation annexe qui s’ajouterait à un programme déjà chargé, mais de l’inscrire dans le quotidien des apprentissages.

Pour cela, les ABCD proposaient des entrées par discipline (histoire des arts, EPS) sous forme de séquences pédagogiques bien documentées, que les enseignant-es pouvaient s’approprier. Cette banque d’outils devait être enrichie pour d’autres disciplines mais les polémiques autour du dispositif l’ont stoppée net.

C’est regrettable car c’est notamment de cette manière que l’école arrivera à montrer que la question de l’égalité des sexes la concerne pleinement et qu’elle n’est pas en train d’empiéter sur les prérogatives des familles.

◗ Que penser de l’abandon du nom ABCD ?

La forte médiatisation autour du dispositif a finalement été contre-productive car les opposant-es se sont acharné-es dessus.
Abandonner l’étiquette ABCD, c’est capituler devant la virulence des forces réactionnaires. De nombreux collègues qui s’étaient impliqué-es dans le dispositif ont eu l’impression d’être lâché-es ! Rappelons qu’ils et elles avaient été particulièrement exposé-es par rapport aux médias, aux parents, parfois pointé-es du doigt comme « pratiquant des expériences sur les enfants ».
Face à cette rupture de confiance entre l’école et les familles, les professeur-es des écoles étaient en droit d’attendre un soutien plein et entier de l’institution.

◗ La généralisation promise par les ministères est-elle tenable ?

Pour la formation continue via les animations pédagogiques, on va se heurter au manque criant de formateurs-rices.
Quant aux modules en ligne de type “m@gistère”… La question de l’égalité des sexes est complexe et la notion de genre est souvent mal comprise, employée à contresens, notamment par nos ministres. Il est illusoire d’espérer former les PE, les IEN ou les conseiller-es pédagogiques en ayant uniquement recours à des vidéos.

Les savoirs de sens commun concernant la « différence des sexes », leur supposée complémentarité, sont encore largement partagés dans l’opinion.
La réalité est pourtant bien plus complexe. Il faut prendre le temps de questionner les présupposés afin de mesurer ce que cela implique pour l’école.
Des formations en présentiel, avec un nombre d’heures important, sont absolument nécessaires. Les orientations du ministère à la fin de l’année scolaire laissent craindre que l’institution se contente d’effets d’annonce sur les questions d’égalité des sexes comme elle l’a fait pendant 30 ans.
Il faut espérer que l’arrivée précipitée de l’ancienne ministre des droits des femmes à la tête de l’Éducation nationale permette enfin de s’inscrire dans un véritable projet à long terme !

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Gaël Pasquier

Il est urgent et important de fournir aux enseignant-es des connaissances scientifiquement exactes et actualisées, sur la reproduction par l’école des inégalités entre les sexes, tout comme en biologie sur la sexuation des individu-es, en histoire, etc., afin de leur permettre d’envisager autrement certains objets d’apprentissages, ainsi que leur manière de faire classe.
La question de l’égalité des sexes concerne pleinement les savoirs qui sont enseignés à l’école, elle ne peut être pensée qu’à la croisée de l’instruction et de l’éducation. ●

Propos recueillis
par Cécile Ropiteaux.


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