Quand les salarié-es reprennent la main : utopie ou alternative ?

lundi 30 juin 2014  |  par  ÉÉ Revue  | 

Les patrons voyous se succèdent, le « coût » du travail permet d’exonérer les entreprises, les marges des actionnaires augmentent, les entreprises délocalisent pour faire davantage de profits…
Le désir d’émancipation des travailleurs n’est pas nouveau, mais dans ce contexte d’injustice sociale caractérisé, il est exacerbé : les travailleurs réclament le juste retour de la richesse créée avec leur travail et exigent de contrôler leur destin.

Le contexte de crise et de mondialisation a provoqué des milliers de plans sociaux.
Le MEDEF prend prétexte de la fiscalité pour justifier les délocalisations et exiger des exonérations de cotisations. Fermetures d’entreprises, bénéfices pour quelques actionnaires : ce qui se joue, c’est l’avenir de salariés.
Dans les pays frappés par la crise, Italie, Grèce, Espagne, France avec Sea France et Fralib en 2010, les employés ne mènent plus seulement des combats pour l’obtention d’indemnités de licenciement : ils cherchent à maintenir l’emploi sous forme coopérative.

Dès le XIXe, les ouvriers s’organisent en associations clandestines pour défendre leurs droits. Au XXe, ils créent des coopératives de production, puis les SCOP (sociétés coopératives ouvrières de production), liées au contexte de crise économique et du front populaire.
L’exemple emblématique de la reprise par les salariés de la production de l’entreprise « liquidée » reste celui des LIP dans les années 70.
Récemment les Fralib ont eux aussi repris l’activité (bénéficiaire de 4,2 milliards d’euros) de leur entreprise délocalisée en Pologne par son propriétaire Unilever.
Des salariés s’épuisent dans une longue lutte, d’autres refusent l’enveloppe de 90 000 euros qu’Unilever leur propose pour mettre fin au conflit, et tentent de mettre en place une Scop. S’ils sont attachés à l’entreprise, au savoir faire, au produit, ils sont surtout révoltés par l’injustice et décident de faire émerger d’autres valeurs : à la compétition, ils substituent la coopération…

Une solution en trompe-l’œil

En 2013, Benoît Hamon, ministre délégué à l’économie sociale et solidaire (ESS), consacre les Scop dans le projet de loi adopté le 7 novembre par le Sénat.
Actuellement la France compte environ 23 000 salariés associés dans 2 000 Scop qui emploient au total 40 000 personnes, avec une moyenne de 20 salariés. Hamon entend doubler le nombre de Scop et créer 100 000 emplois avant la fin du quinquennat.
Avec quel véritable objectif ? Le modèle de management de l’entreprise classique avec tableaux de bord, objectifs et primes s’invite dans l’ESS, il ne faudrait pas qu’il s’impose peu à peu dans les Scop.
En effet, elles fonctionnent toutes de façon différente, mais procèdent d’une logique identique : supprimer la rémunération du Capital, utiliser un éventuel excédent en réinvestissant pour l’activité de l’entreprise, distribuer des salaires identiques, partager la direction et prendre les décisions au consensus.
Le choix de l’autogestion va au-delà de l’ESS, il est concomitant à une rupture avec l’organisation classique et hiérarchisée du travail.

Mais mettre en place une Scop ne va pas sans mal : il est difficile de se départir de l’image négative liée à l’entreprise en difficulté, face aux clients ou aux banques ; après des débuts euphoriques (exonérations des cotisations la première année, aides diverses, enthousiasme des salariés qui reprennent leur destin en main, victoire de la mobilisation), le fonctionnement collectif au quotidien, la viabilité économique s’avèrent plus difficile sur la durée.
Enfin, quand la question de la SCOP se pose, c’est souvent à l’issue d’une longue bataille qui a usé les travailleurs et émoussé les dynamismes.

Un modèle alternatif à suivre de près

Malgré des difficultés objectives, le modèle coopératif reste une alternative à l’exploitation libérale : les expériences d’autogestion donnent lieu depuis 2007 à des rencontres internationales et en janvier 2014, dans la continuité de ces initiatives, la première rencontre internationale Europe-Méditerranée de « l’économie des travailleurs » a vu le jour, dans l’usine occupée Fralib à Géménos.

Ce forum européen n’a pas fait le plein, chacun mesure la complexité de la période en termes de mobilisation.
Mais cette première rencontre marque l’importance de l’enjeu de repenser le travail en termes de valeurs humanistes et sociales, d’émancipation des travailleurs et de réel partage des richesses.
Il s’agit donc d’un projet majeur face à la financiarisation de l’économie, à l’accroissement des inégalités et à l’indépassable (ou prétendu tel) marché qui dicterait ses lois antisociales. ●

Véronique Ponvert


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