Maurice Dommanget : syndicaliste et historien révolutionnaire (deuxième partie)

samedi 17 mai 2014  |  par  ÉÉ Revue  | 

À la recherche d’une voie entre réformisme et stalinisme.

Nous avions, dans notre article précédent, laissé Maurice Dommanget aux prises avec l’offensive stalinienne contre la direction de la FUE. Résolument opposé à toute professionnalisation du syndicalisme il laisse la direction de la Fédération à l’un de ses proches.
Dès 1930, il reprend avec vigueur le combat contre la stalinisation de la CGTU qui dévitalise l’organisation et contribue à en faire une coquille vide repliée sur elle-même. Avec des militants trotskystes comme Alfred Rosmer ou Pierre Franck, il lance une éphémère Opposition unitaire.
Leur but : redresser la CGTU sur la base de l’indépendance syndicale. Ce regroupement se brise sur les querelles entre tendances trotskystes qui finissent de braquer Dommanget contre la forme d’organisation du parti révolutionnaire telle que l’envisage Lénine et Trotsky.

Néanmoins, malgré les divergences, Dommanget garde au fondateur de l’Armée rouge une constante estime. Alors que le révolutionnaire russe est exilé en France les deux hommes se rencontrent à plusieurs reprises.
Pas plus qu’il ne pense que le PCF ne soit redressable, Dommanget ne croit pas dans la possibilité d’impulser un courant révolutionnaire de masse dans la SFIO, comme le pense Trotsky. C’est encore aux prises avec les pires méthodes du stalinisme qu’il se retrouve confronté avec ses amis de la direction de la FUE.
Invités à Moscou en août 1931 où se tient un congrès de l’Internationale syndicale rouge (à laquelle adhère la CGTU depuis sa fondation), ils n’assisteront donc pas au congrès, bloqués à la frontière.

Malgré l’offensive en règle des militants enseignants proches du PCF, la sensibilité syndicaliste révolutionnaire incarnée par Dommanget garde la direction de la FUE jusqu’en 1935.
Puisant aux meilleures sources de cette tradition, il défend, tout au long de ces années, de vigoureuses positions antimilitaristes qui lui attirent de nouveaux ennuis avec sa hiérarchie administrative. Un discours dirigé contre l’armée, prononcé fin 1934 dans l’Oise, déclenche sur lui la foudre du ministère de l’Instruction publique qui le fait traduire en conseil de discipline.
Dommanget risque la radiation pure et simple. À cette occasion, il prononce un vibrant plaidoyer en faveur de la liberté de l’enseignant-travailleur qui doit pouvoir défendre, en dehors de son service, les positions politiques, religieuses et philosophiques qu’il souhaite. Il s’en tire avec une simple censure mais sans avoir mis en berne ses convictions.

La réunification syndicale et le Front populaire

Les sombres présages de la menace fasciste et les effets sociaux dévastateurs de la crise capitaliste poussent les masses à l’unité.
Profitant de cette aspiration profonde à l’unité et craignant pour sa survie, la bureaucratie soviétique opère un tournant et rompt avec la désastreuse tactique dite classe contre classe.
Staline ordonne à tous les PC de mettre en place la stratégie des Fronts populaire consistant à s’ouvrir vers les partis bourgeois. Dommanget combat naturellement cette politique opportuniste et, dans les colonnes de l’école Émancipée, en appelle au Front des organisations ouvrières, seul à même d’ouvrir une voie vers la révolution sociale.
Partisan ancien de l’unité syndicale, il regarde d’un œil méfiant la fusion de la CGT et de la CGTU tant il craint qu’elle consacre l’hégémonie conjointe du réformisme et du stalinisme sur le mouvement syndical français et l’enterrement de la tradition révolutionnaire.
C’est en septembre 1935 que la FUE tient à Angers son dernier congrès avant la fusion avec la Fédération générale de l’enseignement en décembre. Officiellement les tendances ne sont pas reconnues dans la nouvelle organisation mais les animateurs de l’École Émancipée décident de maintenir la revue.

Dommanget soutient ces efforts pour maintenir vivante la flamme du syndicalisme enseignant tel que l’incarnait la Fédération. La victoire électorale du Front populaire et l’immense vague de grèves avec occupation d’usines lui mettent du baume mais les quelques réformes sociales du gouvernement Blum lui paraissent trop timorées.

En cet été 1936, c’est vers l’URSS et les grandes purges staliniennes que se tourne le regard de Dommanget. Un comité pour l’enquête sur les procès de Moscou est lancé.
Dommanget y prend place aux côtés d’André Breton, Jean Giono, Daniel Guérin ou Victor Serge. La défense de la démocratie ouvrière et la condamnation sans équivoque de la parodie de justice que sont les procès de Moscou sont une évidence pour un Dommanget antistalinien de la première heure.

La guerre, l’occupation puis la retraite

L’échec et la dislocation du Front populaire en 1938 n’étonne en rien Dommanget qui tire de cette expérience politique un bilan négatif.
Jusqu’au désastre final de la guerre, qu’il perçoit de plus en plus imminente, il demeure, avec ses amis de l’école Émancipée, convaincu que seule une révolution ouvrière est en mesure de conjurer cette menace. Il participe à la grève de novembre 1938 qui marque l’échec la dernière tentative de lancer les masses à l’assaut de l’ordre en place.
Lorsque la guerre éclate, âgé de 51 ans il ne peut être envoyé au front. Après la défaite de l’armée française et l’installation du régime de Vichy, Dommanget est aussitôt révoqué de son poste d’instituteur.
Ses positions internationalistes et pacifistes le conduisent à garder ses distances avec une Résistance qu’il juge cocardière et sous influence stalinienne.

Il reprend son poste à Morvillers à la Libération où il continue à impulser une pédagogie novatrice inspirée des méthodes nouvelles. L’heure de la retraite sonne en 1948. Il continue à rédiger des articles réguliers pour la revue de l’école Émancipée, jusqu’en 1963 mais il ne conçoit pas d’intervenir directement dans l’orientation de la tendance.
Pour lui, ce sont les actifs et aucun cas les retraités qui fixent la ligne. Il prend néanmoins position en 1969 contre les lambertistes de l’OCI qui fondent une éphémère EE-FUO et signe avec Marcel Valière un texte rappelant les grands principes de l’école Émancipée.
Il s’éteint le 7 avril 1976 à l’âge de 88 ans au milieu de ses livres.

L’historien : transmettre la flamme révolutionnaire

Au-delà du militant syndical, Dommanget est également un très grand historien. Faire revivre les grands combats de la classe ouvrière, de ses hommes et de ses organisations est pour lui une tâche centrale dans l’éducation révolutionnaire telle qu’il l’envisage.
Il commence par la rédaction d’articles dans des revues d’histoire locale et dans la presse ouvrière puis se lance dans de vastes recherches qu’il l’amène à publier ses premiers ouvrages dans les années 1920. Il consacre sa retraite à la recherche historique et mène une vie active d’érudit, à l’affût du moindre témoignage des luttes de classes passées.
Sa maison d’Orry la ville devient, au fil des ans, un véritable musée où se côtoie lettres de militants révolutionnaires célèbres, brochures, drapeaux…

Il est impossible de citer tous les livres de Dommanget tant sa production est foisonnante. Elle s’oriente dans trois directions principales : la Révolution française, le personnage d’Auguste Blanqui et les grandes figures et symboles du mouvement ouvrier.
C’est sous la direction d’Albert Matthiez que Dommanget soutient son diplôme d’études supérieures. C’est le même Matthiez qui l’incite à publier, dès 1913, ses premiers articles dans les Annales historiques de la Révolution française puis attire son attention sur les curés rouges de la fin du XVIIIe siècle.
Dommanget inscrit clairement son sillage dans cette historiographie jacobine que poursuivent les disciples de Matthiez. Cela le conduit à défendre un robespierrisme intransigeant qui heurtera parfois ses amis libertaires.
Il sort aussi de l’ombre la figure encore méconnue de Babeuf et le consacre comme un des pères fondateurs du socialisme moderne.

Sa passion pour Blanqui lui permet de faire le lien entre la Révolution française et les luttes du XXe siècle.
Marqué par le jacobinisme mais incluant à sa pensée les questions nouvelles nées de l’industrialisation, « l’Enfermé » fascine Dommanget pour son intransigeance et son indépendance à l’égard des appareils politiques.
Il lui consacre de nombreuses études et des biographies qui font encore autorité à ce jour.

Se replonger dans l’œuvre historique de Dommanget est toujours une nécessité en ce XXIe siècle où notre génération militante à la tâche immense de reconstruire une perspective de transformation sociale radicale sur les ruines de la social-démocratie et du stalinisme.
Dans ce combat, l’instituteur du peuple est incontestablement un allié et une source d’inspiration. ●

Julien GUERIN (77)


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