Mémoire rwandaise

samedi 17 mai 2014  |  par  ÉÉ Revue  | 

Mémorial du génocide rwandais

Ancien journaliste, Jean Hatzfeld est l’auteur depuis de nombreuses années d’une œuvre singulière en grande partie consacrée au génocide du Rwanda survenu il y a vingt ans cette année.
Après avoir réussi à gagner la confiance de survivants du génocide de Nyamata, bourgade située au sud de Kigali, il s’est mis à recueillir leur parole et en a tiré un très beau livre, Dans le nu de la vie paru en 1999.
Quelque temps après, c’est la parole des génocidaires que l’auteur est allé recueillir au pénitencier de Rilima où sont enfermés quelques tueurs de Nyamata. Il en tire la matière d’un deuxième livre, Une saison de machette, paru en 2003. Plus tard enfin, La stratégie des antilopes paraît qui rend compte du retour de prison des premiers condamnés pour les tueries et de la difficile cohabitation qui s’ensuit entre anciens bourreaux et victimes.
Ces trois premiers livres, réédités en un seul volume cette année sous le titre générique Récits des marais rwandais, constituent un mémorial à la fois littéraire et authentique dédié aux victimes du génocide rwandais. À cet égard, ils forment une œuvre majeure et incontournable.

Mais Jean Hatzfeld n’en a pas fini avec le Rwanda et il y revient à nouveau cette année avec un dernier récit, Englebert des collines. Celui-ci est un autre rescapé des tueries dans les marais de Nyamata où il a réussi à survivre durant les semaines funestes de 1994.
Il a finalement accepté de raconter sa vie et son quotidien marqué par la solitude après la mort de tous les siens. Désormais Englebert passe ses journées à vagabonder, ne supportant guère de rester trop longtemps au même endroit, comme si cette marche incessante à laquelle il s’astreint lui permettait d’éviter d’être rattrapé par les fantômes qui le hantent.
Diogène contemporain, il a renoncé à toute richesse, échangeant paroles et cruches de bière, professant une bonne humeur basée sur la jouissance du seul instant présent, et vivant de la générosité de ses divers interlocuteurs du jour.

Englebert n’a pas toujours eu ce genre de vie. Bon élève, il a réussi à faire des études et a même eu un temps un poste de responsabilité en tant que fonctionnaire. Mais il s’est heurté toute sa vie à l’injustice des discriminations qui frappaient les Tutsis. Vagabond philosophe, Englebert incarne à sa manière, alcoolisée et débonnaire, une forme de survie au génocide. ●

Stéphane Moulain
✓ Jean Hatzfeld, Récits des marais rwandais, Seuil, 25 euros.
✓ Jean Hatzfeld, Englebert des collines, Gallimard, 11,90 euros.


Enfance rwandaise

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Ecrivaine francophone vivant en France, Scholastique Mukasonga est l’auteur de cinq livres dont le dernier intitulé Ce que murmurent les collines vient de paraître.
Tout comme les précédents, sa matière est issue de ses souvenirs. Composé de plusieurs nouvelles, il s’en distingue par une certaine distance, une dimension fictive plus affirmée. Enfin l’ombre portée du génocide, quoique toujours présente, se fait plus discrète.

Le monde décrit par Mukasonga est pour nous bien exotique. Monde essentiellement rural, la tradition y joue un grand rôle même si elle est bousculée notamment par les « bons pères » au contrôle parfois sourcilleux mais qui représentent une des rares possibilités de devenir un (ou une) « évolué-e », c’est-à-dire quelqu’un qui a accès au monde moderne, concrètement celui des blancs et de la ville.

C’est un monde corseté où l’on peut ne plus vous adresser la parole parce qu’on croit que vous portez le malheur, à tort bien sûr, le malheur en réalité était ancré sur cette colline de Nyamata où survivaient difficilement des familles tutsies fuyant les bouffées de tuerie qui ont rythmé la vie du pays depuis l’indépendance et jusqu’au génocide final.
Les Tutsis ne sont d’ailleurs pas les seules victimes du racisme institutionnalisé, les Twa – que les blancs appellent pygmées – subissaient une discrimination encore plus impitoyable que révèle une des nouvelles du livre.

Malgré les circonstances, toujours difficiles, le monde de l’enfance conserve quoiqu’il arrive une dimension enchanteresse. C’est le temps heureux où les croyances ancrées dans une géographie malheureuse – les sources du Nil sont tout proches et les blancs ont vu dans les Tutsis les descendants de peuples bibliques venus d’Égypte – ne sont pas chargées de connotations criminelles.
Bref : un très beau livre qui constitue une porte d’entrée, plus douce et apaisée, sur la tragédie rwandaise. ●

Stéphane Moulain
✓ Scholastique Mukasonga, Ce que murmurent les collines, Gallimard,


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