Formation des enseignant-es : une aggravation de la situation…

samedi 17 mai 2014  |  par  ÉÉ Revue  | 

La réforme de la formation initiale des enseignants voulue par Peillon a pris corps tout au long de cette année scolaire avec, comme point phare, la mise en place des ESPE dès la rentrée 2013.
Faite à la hâte et très loin de répondre aux enjeux, elle aggrave, par bien des aspects, la situation précédente.

La formation des enseignants avait déjà été mise à mal par la réforme dite de « la mastérisation » d’une part, et par les évolutions du paysage universitaire, notamment d’un point de vue budgétaire, induites par la loi LRU. La réforme engagée par Peillon n’a rien réglé.

Les nouvelles maquettes de master, issues de la réforme, ont entraîné une diminution du volume de formation de près de 30 % par rapport aux maquettes précédentes. Les contraintes budgétaires pesant sur les universités ont provoqué une baisse supplémentaire de 5 à 10 % de ces volumes de formation et conduisent les universités à récupérer des postes dans les ESPE.

Cette dégradation qualitative s’est accompagnée d’une dégradation démocratique, qui s’est traduite par une diminution du poids des personnels et usagers dans les instances de décision.

Le choix de placer le concours de recrutement en fin de M1 rend impossible une formation professionnelle de qualité, avec une première année de master dévolue à la préparation du concours et une deuxième accaparée par le mi-temps en responsabilité de classe.

À ceci s’ajoute le sort fait à la dernière génération du concours version Darcos, qui a dû assumer l’obtention d’un M2, la préparation des épreuves d’admission du concours et un tiers-temps en classe.

Tout ceci achève le portrait d’une réforme qui, par bien des aspects, aggrave la situation précédente.

Des mobilisations…

Toutes ces difficultés ont conduit à des mobilisations d’usagers et de personnels des ESPE, mais de façon éclatée.
L’ESPE de Toulouse était en grève fin septembre, pour dénoncer une réforme appliquée à marche forcée, qui conduit à la mise en place d’un ESPE non opérationnel, avec des missions étendues par rapport à l’ancien IUFM et des moyens réduits.
En novembre, les contractuels admissibles au CRPE de Bordeaux entrent à leur tour en mobilisation. Ils s’opposent à la modification de leurs conditions de mise en stage, qui tourne le dos à une logique de formation. Puis, c’est l’ensemble de l’ESPE d’Aquitaine qui s’embrase.
Formateurs et usagers dénoncent une mise en œuvre de la réforme qui est marquée par la dégradation des conditions de travail, des conditions de formation inadmissibles à de nombreux égards pour les étudiants et une mainmise de la nouvelle structuration des universités bordelaises sur le devenir de l’ESPE.
En décembre, les étudiants de l’ESPE d’Aix-Marseille, après une semaine de grève, obtiennent l’abandon de la diminution de leur volume de formation, décidée par l’ESPE en cours d’année pour cause de contraintes budgétaires.
À partir de janvier, les étudiants du Mans ont initié un mouvement fort en bloquant plus d’une semaine leur ESPE et en appelant à une journée nationale de mobilisation le 4 février : ceci a eu pour conséquence la tenue de quelques AG (Toulouse, Nantes, La-Roche-sur-Yon, Paris, Lyon, Poitiers, Agen…).

…qui butent sur une mise en place décentralisée

S’il y a bien des lieux de contestation, la mobilisation n’a pas enflammé l’ensemble des ESPE. La perspective des épreuves des concours a certainement agi comme frein. Mais le fait que la réforme se mette en place de façon locale a été prépondérant. Là où il y a eu mobilisation, c’est d’abord sur des difficultés locales, pour après, construire un discours revendicatif sur l’ensemble de la formation.

La mise en place concrète s’est faite par des arbitrages locaux, du fait de l’intégration des ESPE dans les universités régies par la loi LRU. Ces arbitrages ont induit des inégalités colossales entre les territoires.
Le volume de formation offert en M1 MEEF premier degré varie de selon l’ESPE de 464 à 636 heures (soit plus du quart du volume). La structuration des ESPE est fortement variable suivant les académies.

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Si d’une façon générale, formateurs et usagers n’ont pas été, ou très mal, associés à leur mise en place, cela s’est fait suivant des modalités et des calendriers très différents. L’état d’asphyxie financière des universités les a conduites à se nourrir sur les ESPE, avec des gels de postes, diminution de budgets de fonctionnement… Là aussi, de façon variable selon les académies.
Et l’interlocuteur est local : l’université intégratrice, l’ESPE, le rectorat.

Construire l’unité dans tout ça

Le cheminement des mobilisations locales est assez éloquent : partant de problématiques particulières, c’est finalement l’architecture même de la réforme qui concentre les mécontentements et justifie in fine la mobilisation.

Il y avait donc enjeu à allumer des feux dans toutes les ESPE. Mais, en plus des difficultés objectives, la faiblesse de la prise en charge des étudiants se destinant aux métiers de l’enseignement par le syndicalisme étudiant et/ou par la FSU pèse négativement sur ces possibilités. L’action de la FSU n’a pas permis de tracer les perspectives d’une mobilisation d’ampleur.

À ce jour, le problème reste entier : comment se doter d’un outil structurant les revendications, permettant d’impulser les mobilisations dans les ESPE où il n’y pas eu de mouvement, et de repartir là où elles ont existé ?
Car, 10 mois après la mise en place de la réforme, les difficultés restent. Les budgets sont insuffisants, les structures sources de handicap, l’architecture de la formation n’a pas bougé d’un iota.

La période actuelle est peu propice à la relance d’une séquence de mobilisations. C’est une rentrée offensive que nous devons préparer, appeler à des journées d’actions dans les ESPE pour exiger la remise à plat de la réforme.
Il faut être attentif à la possibilité que cette offensive puisse s’inscrire dans une mobilisation de l’ensemble du monde universitaire où les conséquences de plusieurs années d’austérité budgétaire nécessitent une réponse forte des étudiants et des enseignants-chercheurs. ●

Adrien Martinez,
Antoine Chauvel

Recrutement menacé… Une solution, les EAP ?

Les résultats du concours 2014 exceptionnel démontre s’il en était besoin la crise dans laquelle se trouvent la formation initiale des enseignants et le recrutement de nouveaux profs. Pour le premier degré, 875 postes n’ont pas été pourvus pour 8 500 places.
Dans le second degré, près de la moitié des postes du CAPES de maths n’ont pas été attribués.
Le gouvernement, avec le dispositif Avenir-Professeur (EAP), instaure la précarité en guise de prérecrutement.
Pour 12 heures de travail en école ou collège, les étudiants concernés touchent seulement un complément de bourse.
Eva est EAP, étudiante en M1 MEEF et prépare le concours de recrutement des professeurs des écoles.

◗ Les EAP ont été mis en place pour faciliter l’entrée dans le métier d’enseignant d’étudiants socialement défavorisés, quelles sont les raisons qui t’ont poussée à devenir EAP ?
J’ai voulu devenir EAP pour parfaire ma formation. J’ai déjà travaillé auprès des enfants, mais je voulais voir comment se passait le travail en classe, et si cela correspondait réellement à ce que je voulais faire. Je ne voulais pas attendre d’avoir le concours et d’être devant ma classe pour me confronter à cette question.

◗ Quelles sont les difficultés que tu as rencontrées : manque de formation théorique, être « lâchée » seule devant une classe, surcharge de travail ?
La gestion des 12 heures à faire par semaine est difficile, puisqu’avec mon emploi du temps à l’ESPE, je dois manquer des cours pour faire mes heures, et rares sont les semaines où j’ai réellement pu faire 12 heures.
Je les rattraperai en juin car elles sont annualisées. Par contre, puisque mes horaires changent tout le temps, je ne prends la classe que très peu : je suis plus souvent en observation ou en charge d’un atelier.
J’ai vraiment pris la classe en stage, où il est plus facile de s’organiser pour faire des séances puisque nous sommes là toute la semaine. La surcharge de travail est réelle : quand les non-EAP peuvent réviser une matinée car il n’y a pas cours, les EAP sont en classe et doivent organiser leurs révisions différemment.
J’aurais pu prendre davantage la classe en EAP, mais cela m’aurait demandé du temps de préparation que je n’avais déjà que trop peu pour organiser mes révisions du concours et du master.

◗ Vois-tu dans ce dispositif une solution au problème de la précarité ou serais-tu favorable à d’autres solutions (allocation d’autonomie, concours placés plus tôt avec des années de stages rémunérées…) ?
Je pense que ce dispositif devrait être intégré dans la formation, car les étudiants ne bénéficiant pas de l’EAP doivent se contenter de 5 semaines de stage en M1, ce qui est trop peu pour aborder un mi-temps l’année suivante si on obtient le concours.
La paie d’EAP aide les étudiants précaires, mais je trouve dommage de former des étudiants sur le terrain plus que d’autres, d’autant que dans nombre de masters professionnalisants, les stages ont une place bien plus importante.
Dans l’idéal, des stages plus longs et rémunérés formeraient mieux tous les étudiants, et cette formation serait ainsi plus ouverte aux étudiants socialement défavorisés, pour qui le coût des études est un frein. ●

Propos recueillis par Antoine Chauvel


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