Retour sur l’affaire de « Tous à poil »

vendredi 4 avril 2014  |  par  ÉÉ Revue  | 

La littérature jeunesse est un enjeu majeur aux yeux de tous ceux qui, dans le sillage des manifestants du mouvement opposé au mariage pour tous, veulent remettre au goût du jour les idées les plus conservatrices sur la famille et s’opposer à ce qui relève en réalité d’un profond mouvement de société.
La littérature jeunesse n’est pas produite en dehors de l’espace et du temps. Elle est le miroir de la société toute entière et des tensions qui la traversent.

On sait qu’en réalité elle charrie au même titre que les manuels scolaires de nombreux préjugés sexistes quand bien même il existe toute une production qui tente de les dénoncer à défaut trop souvent de s’en affranchir ainsi que l’a montré l’étude précieuse autant que rigoureuse de Nelly Chabrol-Gagne [1]. Jean-François Copé, dans sa volonté de tirer un profit électoral de ce mouvement réactionnaire et intolérant n’a pas hésité à surfer sur le mouvement de retrait des écoles primaires suite à des rumeurs délirantes sur les pratiques pédagogiques qui relèveraient de la prétendue « théorie du genre ».
Voulant démontrer la décadence des mœurs scolaires contemporaines, il a brandi l’album Tous à poil comme un épouvantail à l’endroit de ces électeurs potentiels et pour faire bonne mesure a cru pouvoir vilipender les décideurs parisiens contre les « vrais gens de la vraie France », opposant au pays réel le pays légal comme le faisait en des temps peut-être pas si révolus Charles Maurras, le chantre de l’Action Française.

Copé tombe sur un os

Hélas, l’album incriminé était tiré d’une des bibliographies éditées par une association ardéchoise qui organise des goûters-lecture après l’école. On fait mieux comme bobos parisiens !
Il s’agit de la troisième bibliographie que l’Atelier des Merveilles édite [2] autour des thèmes de l’égalité filles/garçons mais aussi pour la tolérance et contre les discriminations.
Toutes ont été établies à la demande de la Délégation des Droits des femmes et à l’Egalité, un service de l’Etat à l’époque où soit dit en passant la droite était au pouvoir. C’est dès la première publication que l’habitude a été prise de la mettre en ligne sur le site du CRDP de Grenoble.
Il faut dire qu’à l’heure d’internet, de nombreuses ressources en ligne sont mises à disposition des enseignants (et de n’importe qui d’autre) sans que personne jusqu’à Copé n’éprouve le besoin de s’en émouvoir.

Ce que cache cette stupide polémique

Au fond ce type de polémique est d’abord alimenté par une méconnaissance profonde de ce qu’est la littérature jeunesse et précisément son statut de littérature, dénié par beaucoup de ceux qui s’érigent aujourd’hui en censeur.

Au même titre que les adultes, les enfants et les jeunes ont besoin de s’interroger, de réfléchir sur eux-mêmes et le monde qui les entoure. Les histoires qui leur sont proposées au travers des albums ne sont rien d’autres que des biais, plus ou moins détournés, des prétextes plus ou moins ludiques, pour s’ouvrir au monde.
Ce sont des fictions prêtant à interrogation et mise à distance et qui n’ont de ce fait aucune valeur prescriptive. Elles ne sont en rien des manuels ou des modes d’emplois. Ainsi le conte du petit Poucet n’incite pas à abandonner ses enfants ni celui de Peau d’âne à l’inceste…
De même les livres qui bousculent les stéréotypes « ne sont pas des médicaments contre le sexisme » comme le dit fort justement l’Atelier des Merveilles dans l’une de ses bibliographies.

C’est pourquoi la lecture faite par Copé de Tous à poil est absolument consternante. Il ne voit pas ce qui fait tout le sel de cet album, la joyeuse affirmation que se déshabiller peut être libérateur précisément parce que c’est exceptionnel.
Et quelle hypocrisie que de se défier d’un album de ce genre quand nous vivons dans une société où la nudité n’a jamais été autant visible ! C’est cette nudité artificielle construite par photoshop ou par le bistouri, agressive et empreinte d’érotisation déplacée, que l’héroïne de l’album de Thierry Lenain et Magali Schnitzler dénonce en l’opposant à la nudité saine et libératrice qui s’assume parce que choisie [3].

Comme le dit fort bien l’Atelier des Merveilles dans sa première réaction : « La lecture est un acte complexe, certes. Elle est toujours interprétation. » [4].
Celle de Copé lui appartient. Qu’il se garde donc de l’imposer aux autres. ●

Stéphane Moulain,
ancien participants des goûters-lectures de l’Atelier des Merveilles.


[1] Nelly Chabrol-Gagne, Filles d’album. Les représentations du féminin dans l’album, L’atelier du poisson soluble, 2011,chroniqué dans L’EE n°33, janvier-février 2012.

[2] L’Ecole Emancipée a rendu compte de chacun d’entre elle dans L’EE n° 19 de septembre-octobre 2009, L’EE n° 34 de mars-avril 2012 et enfin dans le présent numéro.

[3] Thierry Lenain & Magali Schnitzler, Mademoiselle Zazie et les femmes nues, Où sont les enfants, 2006. Cet album a été chroniqué dans L’EE n° 6, été 2007.

[4] Voir le site de l’association : http://ateliermerveille.canalblog.com/


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