Une grande figure de l’école émancipée : Maurice Dommanget (première partie)

vendredi 4 avril 2014  |  par  ÉÉ Revue  | 

Grande figure militante et syndicale du vingtième siècle, historien majeur du mouvement ouvrier et révolutionnaire mais largement tombé dans l’oubli, la belle figure de l’instituteur Maurice Dommanget (1888-1976) mérite d’être sortie de l’ombre.
Syndicaliste intransigeant et fondateur de l’École Émancipée, antistalinien notoire et inlassable propagandiste des idées révolutionnaires dans ses écrits et ses actes, Maurice Dommanget a une existence qui se confond intégralement avec le combat des exploités pour leur émancipation sociale.
Une vie riche qui nécessitera d’être exposée dans deux numéros consécutifs.

Né en janvier 1888 à Paris, Maurice Dommanget grandit dans une famille issue « de l’échoppe et de la boutique », ce monde qu’il fera revivre dans ses futures évocations des sans-culottes de l’an II.
Son père exerce le métier de boucher. Le jeune Maurice grandit dans l’Aisne avant de revenir vivre dans la capitale à l’âge de dix ans. Son père, de sensibilité socialiste et anticléricale, lit régulièrement la presse ouvrière de l’époque.
Le futur syndicaliste montre très tôt un goût prononcé pour l’histoire tout en ayant déjà le souci de se mettre au service des exploités.

Instituteur syndicaliste ou le refus de parvenir

Nommé instituteur dans l’Oise en 1908, il milite alors à la Libre pensée et adhère également à la SFIO. Le parti socialiste uni a vu le jour trois ans plus tôt sous les auspices de Jean Jaurès et Jules Guesde et se proclame marxiste et révolutionnaire.
C’est également à cette date que Dommanget commence à militer activement au sein de la fédération nationale des instituteurs syndicalistes. Ces précurseurs publient alors un bulletin nommée l’Ecole Emancipée… dont nous sommes les héritiers plus d’un siècle après sa fondation !
Ce choix n’a rien d’une évidence à l’époque. Le syndicalisme enseignant en est à sa préhistoire et demeure en butte à la répression étatique et administrative. L’immense majorité du corps enseignant est formée par les instituteurs qui ont la laïcité et la République chevillées au corps.
Pour contourner l’obstacle de la syndicalisation interdite aux fonctionnaires, ils ont créé de puissantes Amicales professionnelles. Lieux de sociabilité et d’entraide, ces associations qui regroupent des milliers d’instituteurs ont un caractère trop corporatiste pour attirer Maurice Dommanget.
Lui préfère adhérer à un vrai syndicat, même minoritaire, d’autant plus que les instituteurs syndicalistes ont décidé de s’affilier à la CGT en 1908. Tout au long de sa vie militante, Dommanget défendra l’idée qu’un écueil guette en permanence le syndicalisme enseignant : celui du corporatisme.
Pour conjurer ce spectre, les syndicalistes de l’enseignement doivent, selon lui, prendre leur place dans une grande confédération unitaire des travailleurs. Formée en 1895, la CGT défend alors la perspective de la grève générale pour ouvrir la voie au socialisme et, élaborant la célèbre charte d’Amiens, garde ses distances avec la SFIO.
Ce syndicalisme révolutionnaire originel marque durablement Dommanget qui se reconnaîtra toute sa vie dans ses grands principes.

Contre le chauvinisme guerrier en 1914

Syndicaliste, militant socialiste et libre-penseur, rien de ce qui touche au mouvement ouvrier ne lui est étranger.
Sur tous les fronts, il écrit de nombreux articles pour divers organes de la presse militante : L’École émancipée, La Franche-Comté socialiste… Nommé instituteur dans la petite commune rurale de Morvillers en 1911, il est secrétaire de la fédération CGT des instituteurs de l’Oise.
Lorsqu’éclate la première guerre mondiale en août 1914, il vit, après l’assassinat de Jaurès, le ralliement des socialistes et de la CGT à l’union sacrée comme une trahison de l’internationalisme ouvrier. Lui-même se retrouve mobilisé mais évite la boucherie des tranchées : un médecin militaire lui décèle des troubles cardiaques.
Il se retrouve affecté à Amiens où il monte la garde devant l’Hôtel de ville. Il suit avec attention les activités du petit noyau qui dirige La Vie ouvrière et qui a refusé le ralliement de la CGT au militarisme chauvin.
Autour d’Alfred Rosmer et Pierre Monatte, ces militants maintiennent dans la nuit militariste la petite flamme de la fraternité ouvrière. Des contacts ont lieu entre les rédacteurs de La Vie ouvrière et ceux de L’Ecole émancipée alors frappée par la censure.
C’est donc en s’opposant au massacre et en pourfendeur du jusqu’au-boutisme chauvin, que Maurice Dommanget vit ces quatre années de guerre. Démobilisé, il reprend en octobre 1919 son poste dans sa commune rurale de Morvillers et y retrouve « son » école et ses enfants du peuple à qui il va vouer toute sa carrière.

Pour la révolution sociale et pédagogique

Encouragées par la révolution russe d’octobre 1917, les masses européennes secouent partout le joug du vieux monde capitaliste.
En France, des grèves puissantes éclatent et la CGT connaît un afflux de jeunes adhérents radicalisés par quatre ans d’inutiles tueries impérialistes. A l’intérieur de la confédération, la fédération des instituteurs, que l’on appelle fédération unitaire de l’enseignement à partir de 1919, est un bastion de l’opposition interne. Les révolutionnaires de la CGT contestent la ligne réformiste de la direction.
Dommanget est l’un des fers de lance de cette génération internationaliste qui regarde avec espoir du côté de Moscou. En décembre 1920, il fait logiquement le choix d’adhérer au parti communiste français (SFIC) qui se crée lors du congrès de Tours.
Cette scission du mouvement socialiste a de profondes répercussions et entraîne à son tour la division de la CGT en 1921. Une nouvelle confédération voit alors le jour : la CGT unitaire (CGTU). A l’unanimité, la fédération unitaire de l’enseignement s’y rallie.
Dommanget commence à s’y faire un nom en écrivant de violents articles antimilitaristes, notamment au moment de l’occupation française de la Rhur en 1923. Il prend également de fermes positions contre la répression syndicale de ses collègues instituteurs. Ses écrits lui attirent des rappels à l’ordre de l’inspecteur d’académie de l’Oise.
La Fédération et son bulletin L’Ecole Emancipée se développent mais restent minoritaires face au puissant syndicat national des instituteurs, héritier des Amicales d’avant-guerre, désormais membre de la CGT réformiste.
En 1926, Dommanget est élu, à 38 ans, secrétaire de la Fédération unitaire de l’enseignement lors du congrès de Grenoble. Il exerce cette responsabilité durant deux ans et la met à profit pour lancer La nouvelle histoire de France.
Ce manuel progressiste revisite l’histoire de notre pays et propose aux enfants et aux instituteurs de l’époque un angle nouveau où les paysans, les ouvriers et les petites gens tiennent une place centrale.

Histoire, pédagogie et syndicalisme sont étroitement liés dans l’esprit de Dommanget. Ce livre n’est adopté que dans trois départements, subit les foudres de la censure et sera détruit par le régime de Vichy en 1940.
C’est également au cours de ces années que Célestin Freinet développe sa pédagogie alternative dans les colonnes de la revue où il écrit de 1920 à 1934. Dommanget et tous les instituteurs révolutionnaires de l’époque sont évidemment des adeptes de cette pédagogie de la coopération, donnant libre cours à l’imagination de l’enfant, basée sur l’observation du monde et la création artistique.

A la tête de la FUE, Dommanget doit aussi faire face à la montée du stalinisme et à la création d’une virulente minorité nommée la MOR (minorité oppositionnelle révolutionnaire). Ce courant met une énergie grandissante à combattre la majorité fédérale qui demeure fidèle aux principes de la Charte d’Amiens et refuse de faire du syndicat la courroie de transmission d’un PCF en pleine glaciation stalinienne.
Maintenir l’indépendance de classe et ne jamais subordonner la Fédération aux intérêts d’une bureaucratie politique restent les axes centraux de Dommanget et des siens. Ce refus du caporalisme et de l’alignement inconditionnel sur l’URSS le conduit à quitter le PCF en 1929.
La dénonciation des méthodes staliniennes devient alors une constante dans les colonnes de L’Ecole Emancipée. ●

Julien GUERIN (77)
Prochain numéro : L’historien, transmettre la flamme de la révolution.


Navigation par Thèmes