Une pénalisation qui occulte l’essentiel

dimanche 19 janvier 2014  |  par  ÉÉ Revue  | 

Avec mes amies des Cahiers du féminisme, [1] j’ai toujours défendu une position abolitionniste en matière de prostitution.

J’ai fait partie de celles qui ont dénoncé Élisabeth Badinter et les partisan-es d’une banalisation de la prostitution, présentée comme un métier comme un autre et le résultat d’un « libre choix ».
Mais je ne suis pas d’accord sur l’importance accordée à la pénalisation des clients, dans le contexte politique actuel. Si je n’avais écouté que mon indignation après la “déclaration des 343 salauds” publiée en octobre, j’aurais applaudi des deux mains la pénalisation des clients.
Ces machos primaires ont exprimé en quelques lignes toute la peur de ces prédateurs de perdre leur pouvoir de chasser impunément leur proie. Même indignation en lisant Élisabeth Badinter, pour qui, ce serait s’attaquer à la « spécificité » de la sexualité masculine !

La pénalisation au centre de la loi

Mais je ne suis pas d’accord avec cet article de la loi : il est censé n’être qu’un des quatre axes de la loi mais il est en est devenu le centre.
Il y a 80 % à 90 % de femmes étrangères parmi les prostituées. Elles viennent principalement de Roumanie, Bulgarie, Nigéria, Chine. Face à la pauvreté, elles ont cherché à partir par tous les moyens, y compris en prenant le risque de tomber dans des réseaux de proxénètes. La misère, couplée avec les effets de violences subies, est un facteur majeur du développement de la prostitution.

On doit se réjouir de l’abolition du délit de racolage passif. Se réjouir du souci de prévention qui devrait se traduire par le développement de l’éducation à l’égalité et contre le sexisme, dans les établissements scolaires.
On peut se réjouir enfin du renforcement des moyens (en principe) attribués à la lutte contre la traite et les réseaux de proxénètes, mais sur fond d’austérité budgétaire qu’en sera-t-il réellement ?
Et surtout, quelles solutions sont apportées aux deux grands problèmes posés aux personnes prostituées ?
La question de leurs ressources financières et celle de leur statut sur le territoire ?

La loi votée en décembre prévoit « un parcours de sortie de la prostitution » pour les personnes qui le désirent, en lien avec des associations agréées. Le Collectif National pour les Droits des Femmes (CNDF) demande que les mesures sociales d’accompagnement soient précisées et que le budget prévu de 20 millions par an soit augmenté.

Les personnes prostituées étrangères pourront bénéficier d’un titre de séjour de 6 mois (si elles adoptent un parcours de sortie) et d’un renouvellement de leur titre de séjour (si elles dénoncent leur proxénète).
Cela n’a rien à voir avec « un titre de séjour garanti et pérenne », ni avec « un accès de plein droit au titre de séjour et non soumis à l’arbitraire du préfet » que réclame le CNDF [2].
Enfin qu’est ce qui prouve que cette pénalisation des clients ne va pas se traduire par un nouvel harcèlement policier des prostituées elles-mêmes, obligées de se cacher un peu plus pour celles qui n’ont pas d’autre issue, pour l’instant, pour survivre ?
Il faudra une profonde révolution dans les mœurs avant que la police française, incitée par son ministre à débusquer sans ménagement les sans-papiers, change sa pratique.

Diversion

Quelle que soit la bonne foi des associations féministes ou de certain-es parlementaires qui l’ont soutenue, cette loi a une fonction de diversion par rapport à la politique économique et sociale du gouvernement.
Au lieu de voter une loi sur la prostitution qui ne donne aucune garantie sur rien, le gouvernement aurait pu améliorer directement la situation des personnes prostituées de deux manières.
D’une part, en reconnaissant le droit à la libre circulation de toute personne sur tout le territoire, ce qui aurait fait disparaître du jour au lendemain ce moyen de chantage énorme entre les mains des proxénètes.
D’autre part, il aurait pu lutter contre le chômage en créant de nouveaux emplois dans les services publics dont on a besoin, en réduisant le temps de travail, en garantissant la retraite à 60 ans à taux plein, etc.

Comment croire que le gouvernement va prendre au sérieux l’avenir de personnes prostituées et s’opposer aux réseaux de proxénètes internationaux quand il enfonce toujours plus l’ensemble de la population dans la spirale du chômage et de l’austérité, quand il renonce à tout affrontement avec le patronat ?
Contrairement à ce que laissent entendre de nombreuses associations féministes, cette loi n’a rien d’historique car le principe de l’abolition était déjà adopté, en revanche, en focalisant la discussion sur le principe de la pénalisation des clients, elle institue un leurre. ●

Josette Trat


[1] Trat J. (coord.) : Cahiers du féminisme, dans le tourbillon du féminisme et de la lutte des classes, Syllepse, 2011.

[2] Communiqué du 5/12/13.


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