Les groupes féministes de l’enseignement laïque (1920-1933)

dimanche 22 septembre 2013  |  par  ÉÉ Revue  | 

Le mouvement féministe, comme le rôle des femmes de manière générale, sont parmi les parents pauvres de l’Histoire. Si la lutte pour le droit de vote et plus tard pour le droit à la contraception et à l’avortement sont - quoique très partiellement - connus du grand public, l’existence des courants féministes comme les GFEL, leurs contributions aux débats et aux avancées obtenues, est, elle, ignorée presque totalement.

Cet article constitue une occasion d’aborder ce pan méconnu de l’Histoire.

Dans l’entre-deux-guerres, les suffragettes ont formé la branche la plus connue du mouvement féministe, celle que l’on peut qualifier de « bourgeoise » (par sa composition sociale, surtout au sommet) ou « réformiste » (par son caractère modéré).
Dans ce courant, deux personnalités sont bien connues : Cécile Brunschvicg (1877-1946) [1], qui anima l’Union Française pour le Suffrage des Femmes (UFSF) de 1910 à 1940 et fut en 1936 l’une des trois femmes membres du gouvernement de Léon Blum et Louise Weiss (1893-1983), qui se rendit célèbre par ses manifestations spectaculaires en faveur du vote des femmes.
On sait aussi que l’UFSF devait une grande partie de son implantation en province aux institutrices. On connaît moins bien le réseau des institutrices féministes révolutionnaires.

1911 : les comités d’action féministe

C’est en avril 1911, au Congrès de Marseille de la Fédération Nationale des Syndicats d’Instituteurs (FNSI, affiliée depuis 1907 à la CGT), que le féminisme fit son entrée officielle dans les syndicats d’institutrices et d’instituteurs publics (alors en lutte difficile pour leur reconnaissance par l’Etat).

C’est ce congrès qui vota l’organisation de Comités d’action féministe, structures chargées de contrecarrer chez les institutrices l’influence de la Fédération Féministe Primaire, adhérente du Conseil National des Femmes (CNF) : pour les militantes de la FNSI, le CNF, organisation « capitaliste », visait à rompre la solidarité de classe entre travailleurs et travailleuses au profit d’une solidarité de sexe entre bourgeoises et salariées.
Marie Vidal, de Marseille, affirma même que le CNF était « subventionné par les Rothschild, les Mallet, les Pereire et autres rois de la Finance ».

L’Ecole Emancipée, organe hebdomadaire de la FNSI depuis octobre 1910, créa à cette occasion une tribune féministe.

L’épreuve de la guerre

La Première Guerre mondiale confirma le clivage entre les deux tendances : alors que l’UFSF soutint l’Union sacrée et l’effort de guerre, les féministes révolutionnaires dénoncèrent la boucherie impérialiste.
Hélène Brion, secrétaire de la FNSI, passa même en Conseil de guerre en mars 1918 pour diffusion de brochures pacifistes et fut condamnée à trois ans de prison avec sursis.

La guerre entraîna aussi l’éclatement de la CGT qui, sous la houlette de Léon Jouhaux, secrétaire général depuis 1909, avait elle aussi accepté l’Union sacrée en 1914.
Après le Congrès de Tours du Parti socialiste (décembre 1920) qui enregistra une majorité des ¾ favorable à la révolution communiste en Russie, l’équipe Jouhaux, pour éviter de se trouver en difficulté au congrès syndical suivant, commença à exclure ses minoritaires.
Ceux-ci formèrent alors la Confédération Générale du Travail Unitaire (CGTU), qui rassembla syndicalistes-révolutionnaires, communistes et libertaires issus de la CGT à partir de janvier 1922.
La petite FNSI, dirigée dès l’origine par des militants socialistes d’extrême-gauche et syndicalistes révolutionnaires, s’affilia à la CGTU, devenant désormais la Fédération Unitaire de l’Enseignement (FUE).

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1919 : la relance de l’action féministe

Avant même la scission, dès 1919, la FNSI avait décidé de relancer l’action féministe, à l’initiative de Marie Guillot (1880-1934).
C’est cependant au Congrès de Bordeaux, en 1920, que furent créés officiellement les Groupes féministes de l’Enseignement laïque (GFEL), conçus comme des commissions spécialisées du syndicat, animés dès 1921 par un Comité central élu pour deux ans et tenant un congrès annuel la veille du congrès de la FUE.

Les GFEL, qui s’ouvrirent dès le congrès de 1921 aux non-syndiqués et même aux membres du SN, élaborèrent un programme complet de revendications :

  • sur le plan corporatif et pédagogique : « amélioration de la situation des maternelles, réversibilité de la retraite de la femme sur la tête du mari et des enfants mineurs, prolongation des congés de couches en congés d’allaitement, égalité de salaires étendue à toutes les catégories de l’Enseignement, accessibilité des femmes à toutes les écoles et à toutes les carrières, co-éducation… ».
  • sur le plan politique et social : « réforme du Code civil, droit de vote, amélioration du sort de toutes les travailleuses par l’application généralisée de la formule « à travail égal, salaire égal », opposition au travail à domicile, maternité « fonction sociale », lutte contre la guerre ».

Sur ces bases, une quinzaine de groupes se formèrent, dont dix participèrent au congrès de Paris, en août 1922.
Principales animatrices : Pierrette Rouquet, secrétaire générale, Hélène Brion, Fernande Basset (responsable de la tribune féministe de l’Ecole Emancipée), Marguerite Molard, chargée des relations internationales, Blanche Doupeux (favorable à la « libre maternité » au grand dam des bien-pensants de l’époque), Josette Cornec du Finistère et Yvonne Dufour du Maine-et-Loire.
A partir de janvier 1923, et pour une dizaine d’années, les GFEL publièrent plus ou moins régulièrement un encart national dans l’Ecole Emancipée.

Les GF préparaient leurs campagnes nationales par des questionnaires diffusés sous la forme de « cahiers roulants », comme celui sur l’éducation sexuelle en 1924 : chaque militant-e donnait son avis en quelques lignes (ou plusieurs pages !) sur un cahier d’écolier réexpédié par la poste dans un délai de quatre jours au suivant de liste, la synthèse étant faite ensuite au niveau national.

L’affaire Alquier

C’est en 1927-1928 que les GFEL connurent leur apogée, avec une quarantaine de groupes départementaux et 1074 adhérentes nationales, en pleine affaire Alquier.
En 1926 en effet, Henriette Alquier, militante de l’Hérault, avait présenté au Congrès fédéral un rapport sur « La maternité, fonction sociale ». Elle y évoquait la nécessité du contrôle des naissances, en particulier pour les familles ouvrières : dans la société future, disait-elle, « notre jeunesse saura qu’il faut savoir limiter les proportions de la famille aux moyens d’existence, à l’état de santé de la mère et à son libre consentement ».
Et elle ajoutait : « Le souci de cette liberté de la maternité a poussé nos camarades russes à accepter le principe du droit à l’avortement chirurgical ».
Son rapport, adopté par le congrès, fut publié en février 1927 dans L’Ecole Emancipée, ce qui déchaîna aussitôt une violente campagne de la droite et des milieux cléricaux.

A l’époque, la loi de 1920 sanctionnait sévèrement non seulement l’avortement, mais aussi la propagande pour la contraception. Henriette Alquier fut donc traduite devant le tribunal correctionnel de Saumur (Maine-et-Loire) avec Marie Guillot (en tant que gérante du Bulletin Féministe de l’EE).
Une large campagne de solidarité fut organisée, qui s’étendit au Syndicat National des instituteurs (CGT) et à la Ligue des Droits de l’Homme et dépassa donc le cercle restreint du PC et de la CGTU.
Finalement, Henriette Alquier et Marie Guillot furent acquittées le 10 décembre 1927.

La disparition des GFEL

Au début des années 30, les GFEL furent des victimes collatérales de la crise de la FUE [2] , mais aussi de l’épuisement et du découragement des militantes qui parfois tenaient à bout de bras à la fois le GF et leur syndicat.
Cette situation aboutit à la suppression des GF par le congrès de 1933 de la FUE, qui les remplaça dans chaque département par un « secrétariat féminin », ce qui n’était bien sûr pas la même chose…

La disparition des GF en 1933 ne signifia certes pas celle des idées féministes, mais il fallut attendre quand même une trentaine d’année pour voir apparaître la « deuxième vague » féministe…

Frédéric Dabouis


Bibliographie :

  • Christine Bard, Les filles de Marianne, Fayard, Paris, 1995,
  • F. Bernard, L. Bouët, M. Dommanget, G. Serret, Le syndicalisme dans l’Enseignement, Histoire de la Fédération de l’Enseignement des origines à l’unification de 1935, tome 1, Documents de l’IEP de Grenoble,
  • Loïc Le Bars, La Fédération Unitaire de l’Enseignement (1919-1935), Syllepse, 2005,
  • Anne-Marie Sohn, Féminisme et syndicalisme, thèse de Doctorat, Université de Paris-X Nanterre, 1973.

[1] Membre du Parti radical, elle fut nommée au poste de Sous-secrétaire d’Etat à l’Education nationale aux côtés de la socialiste Suzanne Lacore et de la sympathisante communiste Irène Joliot-Curie.

[2] A partir de 1929, à la suite du tournant ultragauche de l’Internationale communiste stalinisée, les PC se lancèrent dans la dénonciation du « social-fascisme », c’est-à-dire des partis socialistes, considérés comme plus dangereux que l’extrême-droite fasciste. Cette tactique dite « classe contre classe » facilita l’arrivée d’Hitler au pouvoir en Allemagne en 1933. La fraction stalinienne de la FUE, la MOR (Minorité Oppositionnelle Révolutionnaire), qui reprenait cette thématique, lança une véritable guerre contre la Majorité Fédérale (MF), qui avait alors quitté le PC et était animée entre autres par l’historien Maurice Dommanget.


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